Ce que la crise du Covid-19 révèle de nos systèmes alimentaires

La crise que nous traversons actuellement à l’échelle mondiale semble bousculer nos priorités : recentrés sur la nécessité de s’alimenter et de préserver notre santé, nous sommes ramenés à des considérations de survie qui sont habituellement diluées dans nos vies quotidiennes. La question reste de savoir si cette crise temporaire peut changer durablement nos regards sur nos système alimentaires, et si nous sommes capables de progresser vers une production agricole plus locale, plus saine et plus juste.

L’agriculture locale et les circuits courts sous le feu des projecteurs

L’enquête « Manger au temps du coronavirus » menée par Terralim depuis le début du confinement et dont le premier bulletin de partage vient de paraître montre que la crise du Covid-19 modifie sensiblement nos comportements alimentaires : recours massif aux livraisons, accumulation de denrées non périssables… Dans ce contexte, les circuits courts sont plébiscités pour leur capacité d’adaptation, mais aussi pour le maintien du lien social qu’ils permettent. Il est encore trop tôt pour avoir des chiffres précis sur la vente de produits alimentaires en direct chez les agriculteurs et via les circuits de proximité en cette période si spéciale, mais il est très probable qu’elle représente bien plus que les 6 à 7% habituels de notre consommation.

Pour répondre à la fois aux demandes des consommateurs et des agriculteurs, certaines collectivités territoriales ont même décidé de proposer des solutions innovantes. Des plateformes permettent ainsi de mettre en relation les producteurs avec des livreurs, ou bien des commerçants en ville qui souhaitent devenir des points de distribution temporaires : c’est le principe de l’initiative « Adopte un maraîcher » qui est née à Angers et est maintenant répliquée dans plusieurs villes de France. Un collectif de journalistes a créé une carte collaborative des circuits courts pour faire connaître toutes ces démarches qui émergent depuis la mise en place du confinement.

Cette dynamique de collaboration entre producteurs, acteurs de la distribution, de l’économie sociale et solidaire et collectivités territoriales montre à quel point il est pertinent de penser l’approvisionnement à l’échelle du bassin de vie. Hors contexte de crise, la mise en place de Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) promeut depuis 2014 cette collaboration des entités d’un même territoire pour mieux penser les intérêts économiques, environnementaux et sociaux d’une boucle alimentaire en circuit court qui lie les villes et leurs périphéries.

Vers une modification durable des liens villes/campagnes ?

Suite à l’appel lancé par le gouvernement fin mars, des milliers de volontaires se sont mobilisés pour prêter main forte aux agriculteurs ayant besoin d’aide pour leur cultures. La campagne « Des bras pour ton assiette » de la plateforme WiziFarm a ainsi recueilli 145 000 demandes quelques jours seulement après son lancement. Privés de leurs activités habituelles, les citadins souhaitent se rendre utiles et retourner au travail de la terre. Faut-il voir en cette crise la possibilité de revaloriser enfin socialement et économiquement les métiers agricoles ? La sécurité alimentaire et la consolidation de notre système d’approvisionnement en produits frais, sains et à prix juste seront certainement au cœur des sujets de société de ces prochaines années. Mais encore faut-il donner aux agriculteurs les moyens de produire dans le respect de la biodiversité et de l’environnement, au risque de continuer à encourager des exploitations monospécifiques et d’élevage intensif qui contribuent au risque épidémique.

Le modèle agricole majoritaire que nous connaissons actuellement participe malheureusement à la propagation rapide des épidémies. D’une part, nos habitudes alimentaires toujours plus carnivores incitent à l’extension immodérée des élevages, et donc à la déforestation des milieux naturels pour les implanter. C’est par ce biais que des animaux forestiers (tels que les chauves-souris) se retrouvent en contact avec des espèces domestiques (cochons, bovins, ovins, volaille) qui deviennent potentiellement les hôtes intermédiaires de virus jusqu’à présent inconnus. Les éleveurs et les consommateurs de ces animaux se retrouvent ensuite infectés et l’épidémie se diffuse chez l’humain. D’autre part, pour atteindre des objectifs de rendement économique qui permettent aux producteurs de survivre, les élevages et les cultures sont de plus en plus monospécifiques. C’est-à-dire que la diversité des espèces que l’on trouve dans une ferme diversifiée traditionnelle est troquée contre la production d’une seule espèce à fort rendement (qu’il s’agisse d’une céréale ou d’un animal, la logique est la même). Cette stratégie permet malheureusement au virus ou à la maladie de se développer rapidement au sein du cheptel, là où la diversité de l’exploitation aurait pu limiter la propagation du virus, faute d’espèces hôtes à contaminer.

Actuellement, la mise en place d’exploitations diversifiées, de petite taille et biologiques est difficile pour les agriculteurs. La crise écologique et sanitaire que nous traversons devrait pourtant nous convaincre de changer nos modèles agricoles, et vite. Pour cela, il est indispensable de penser les systèmes alimentaires de façon plus globale, et de reconnecter les habitudes alimentaires avec leurs modes de production.

Les bienfaits de l’agriculture urbaine encore démontrés

Une autre façon de rendre notre système alimentaire plus résilient, c’est-à-dire davantage capable de résister aux aléas, est de permettre à toutes et tous de produire une partie de son alimentation. Pour beaucoup, un petit potager dans le jardin le permet. Mais pour les citadins, la question est plus difficile à résoudre, faute d’espace. L’agriculture urbaine connaît un intérêt croissant des collectivités françaises depuis une dizaine d’années, mais la proportion de citadins en mesure de produire quelques fruits et légumes reste encore trop anecdotique. A Montréal, où 15 000 personnes s’investissent dans les jardins communautaires, on considère que ceux-ci contribuent de façon importante à la sécurité alimentaire des ménages. Le travail mené dans les villes en crise après l’effondrement économique de 2008 montre également que l’auto-production alimentaire est un gage de survie des populations vulnérables.

Agriculture urbaine à Montréal © Lisa Bertrand

Aux côtés de ses bienfaits environnementaux et sociaux, le développement de l’agriculture urbaine devient aujourd’hui un gage de la capacité des villes à affronter des grandes périodes de difficultés de production et de distribution alimentaire. Il faudra attendre la sortie de la crise du Covid-19 pour continuer à implanter des espaces d’agriculture urbaine dans les villes, plus que jamais nécessaires pour affronter les défis à venir.

Recréer un sol pour cultiver en ville : la méthode des lasagnes

J’ai le plaisir de vous présenter un projet sur lequel nous travaillons au sein de l’association Urbanescence sur les rails de la Petite Ceinture, dans le 13ème arrondissement de Paris. Créateurs de liens au service de la transition écologique et solidaire des villes, Urbanescence accompagne des initiatives participatives pro-biodiversité visant à reconnecter les citadins à la nature.

13’Infuz – Les tisanes de la Petite Ceinture

Ce projet, c’est d’abord une tisanerie : un endroit où l’on fait pousser des plantes aromatiques et médicinales pour y confectionner des infusions. L’idée est de proposer à la vente des tisanes saines et vertueuses à prix accessibles pour tous les publics, produites localement et sans pesticides, ainsi que des ateliers pour apprendre à faire pousser et transformer des plantes médicinales simples telles que la menthe poivrée, la mélisse, la sauge… Grâce à notre partenaire Sylki, nous allons également faire pousser du houblon tout le long des murs qui encadrent la parcelle.

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Installer sa ruche en ville : mode d’emploi

Vous avez une âme apicole mais vous habitez en ville ? Rien n’empêche de vous lancer ! Avoir une ou deux ruches sur son balcon est tout à fait faisable, il faut simplement bien se préparer et connaître quelques règles de base.

Choisir son emplacement

En premier lieu, il est évidemment nécessaire d’avoir accès à un espace extérieur : cour, terrasse, balcon, jardin, toit (si vous avez l’autorisation d’y accéder)… N’oubliez pas cependant de vérifier si votre copropriété règlemente l’installation de ruches ou de prévenir les voisins, pour ne pas avoir de mauvaises surprises. Pensez au bien-être des abeilles pour choisir un environnement calme, ensoleillé (l’orientation Sud-Est est idéale), à l’abri du vent, et dégager l’espace devant l’entrée de la ruche pour leur permettre d’aller et venir librement et sans vous déranger. On place généralement l’entrée des ruches en bordure extérieure du balcon, de la terrasse ou du jardin.

En termes de réglementation, la loi est simple. Vous pouvez installer votre ruche où vous le souhaitez à partir du moment où vous respectez la contrainte d’avoir une clôture (mur occultant, palissade, haie…) de 2 mètres de hauteur et longue de 2 mètres de part et d’autre de la ruche.

En présence d’une clôture, la ruche peut être installée à 2 mètres des voisins
© CAUE 54

Pour assurer un maximum de chances de survie à la ruche, il peut être judicieux de vérifier qu’il n’y en a pas d’autre à proximité. Comme évoqué dans un précédent article, les ruches se sont tellement développées en ville que les abeilles domestiques et les pollinisateurs sauvages risquent de se faire concurrence dans un tissu urbain très dense : implanter une ruche dans un périmètre où il y en a déjà 5, 10 ou 40 n’est vraiment pas souhaitable. Cela multiplie en plus les risques de propagation des maladies d’une colonie à l’autre.

Pratiquer une apiculture simple et naturelle

Ruche Dadant

La grande majorité des apiculteurs professionnels français utilisent des ruches Dadant ou Langstroth : ce sont des modèles conçus pour produire beaucoup de miel mais qui demandent aussi de nombreuses interventions et du matériel (extracteur…). Ces ruches ne sont pas les plus faciles à appréhender et dans le cadre d’une apiculture de loisir, il est plus approprié de s’orienter vers une apiculture dite naturelle. Cette apiculture est calquée sur le mode de vie de l’abeille mellifère à l’état sauvage : des ruches aux dimensions adaptées, le moins d’interventions possibles et la récupération de l’excédent de miel produit par les abeilles, sans stress inutile.

Pour pratiquer l’apiculture naturelle, on peut utiliser des ruches horizontales (la plus connue étant la kényane) ou une ruche Warré. Cette dernière est non seulement simple à fabriquer et à utiliser, mais elle respecte le mode de vie de l’abeille à l’état sauvage en reproduisant la forme d’une cavité de tronc d’arbre dans laquelle une colonie aime s’installer. Le modèle Warré est le plus accessible pour démarrer dans l’apiculture, il s’agit de petits éléments (35x35cm), tous identiques et empilés. Il est possible d’obtenir des ruches vitrées à l’arrière, ce qui permet d’observer les abeilles toute l’année !

Les ruches Warré vitrées de Diane Jos, apicultrice parisienne

La première étape une fois que l’on a acheté sa ruche est bien sûr d’obtenir un essaim, une colonie. Il est possible d’en récupérer dans la nature aux mois d’Avril-Mai avec l’aide d’un apiculteur déjà expérimenté. Sinon, on en achète auprès de boutiques spécialisées ou chez l’apiculteur en précisant le type de ruche utilisé (Dadant, Warré, kenyane…).

L’apiculture naturelle a l’avantage de ne nécessiter que 4 ou 5 interventions par an pour vérifier que tout se passe bien dans la ruche, s’assurer que la colonie est suffisamment équipée pour passer l’hiver et bien sûr récolter le miel si vous le souhaitez (en garantissant d’abord que le prélèvement du miel n’affectera pas le bien-être de la colonie). Si le cycle d’entretien de la ruche n’est pas contraignant, il est tout de même nécessaire d’avoir acquis les bases de l’apiculture avant de se lancer notamment par une formation.

La clé : se former, même en une seule journée

Si votre objectif est d’installer rapidement une ou plusieurs ruches Warré afin de pratiquer l’apiculture naturelle, je vous recommande fortement la formation que j’ai suivie avec Olivier Duprez et Diane Jos. Dans un cadre idyllique sur les toits de Paris (il est également possible de suivre le stage en Normandie) et en l’espace d’une journée, on apprend tout ce qu’il est nécessaire de savoir sur l’abeille, la colonie, la ruche et la récolte du miel. Loin des discours technicistes et de l’entre-soi, la formation est incroyablement efficace : on en ressort en confiance et on a surtout envie de se lancer !

Une formation efficace et conviviale

L’ambiance est en plus très conviviale, Olivier et Diane étant des personnes chaleureuses. Le plus gros de la formation se déroule en salle pour la théorie : l’approche est très progressive et l’itinéraire pédagogique bien rôdé. Et pour la partie pratique, on a la chance d’avoir à disposition les ruche de Diane pour observer les abeilles là où elles en sont dans leur cycle en fonction de la saison.

Olivier Duprez, apiculteur pédagogue

Avec ou sans la formation, le livre écrit par Diane Jos et Olivier Duprez, L’apiculture naturelle pour les débutants paru aux éditions Ulmer en 2017, est un indispensable pour se lancer !

L’agriculture urbaine et les défis de la justice alimentaire : quelle méthode de travail pour les collectivités ?

Les recherches en sciences sociales s’intéressent aujourd’hui à l’agriculture urbaine et à ses effets sur la ville et les citadins. L’une des grandes questions posées par ces travaux est celle de la justice alimentaire : est-ce que l’agriculture urbaine contribue à donner aux individus, quelle que soit leur provenance sociale, le droit de produire, de transformer et de consommer une nourriture saine et bonne ? Si oui, comment les collectivités peuvent-elles utiliser l’agriculture urbaine aux côtés de leurs outils actuels (Plans Alimentaires Territoriaux, etc.) pour garantir une meilleure alimentation pour toutes et tous ?

Cet article relaye notamment les conclusions d’un excellent papier rédigé par les chercheurs américains Megan Horst, Nathan McClintock et Lesli Hoey à ce sujet et qui passe en revue les résultats de toutes les études américaines menées jusqu’à présent sur le lien entre agriculture urbaine et justice alimentaire. Ce travail concerne le contexte nord-américain, mais la plupart des constats des chercheurs sont applicables aux problématiques françaises et européennes.

L’agriculture urbaine et la promesse de manger sain et local

Après avoir écarté le maraîchage des centres-villes puis des ceintures périurbaines, réimplanter l’alimentaire au cœur de la ville fait aujourd’hui sens dans la perspective de manger local et promouvoir les circuits courts. D’un point de vue purement logistique et économique, rapprocher le producteur du consommateur est en effet facilement défendable. Un maraîcher qui s’installe sur les toits d’un immeuble en pleine ville peut ensuite vendre directement sa production au voisinage que ce soit aux particuliers, aux restaurants, à la restauration collective…

Mais qui dit proximité géographique ne dit pas nécessairement accessibilité économique, car tout dépend du prix d’achat : bien que produits à proximité, les fruits et légumes ne seront pas forcément abordables pour toutes les bourses. Cela dépend du projet, du mode de production et de l’objectif du producteur.

Le vrai moyen d’agir en faveur la justice alimentaire avec l’agriculture urbaine, c’est donc de donner la possibilité à toutes les communautés, en particulier les plus précaires, de produire leurs propres aliments. Si le consommateur devient lui-même producteur de son alimentation, on voit que les bénéfices se démultiplient.

D’abord, avoir la possibilité de pouvoir produire soi-même ses fruits et légumes frais contribue de fait à une meilleure justice alimentaire : dans une ville comme Seattle, les citadins qui pratiquent l’agriculture urbaine produisent 30 à 40% de leurs besoins. Cette proportion non négligeable permet aussi aux individus issus de minorités ethniques de cultiver des variétés qu’ils ne pourraient pas trouver à l’achat en grandes surfaces. On retrouve souvent dans les jardins des variétés spécifiques de choux, piments ou légumes-racines qui ne sont pas forcément produites en quantité mais qui ont une valeur symbolique importante. Les travaux menés par Damien Deville montrent également que la production alimentaire en ville permet de survivre dans un contexte de villes en crise : on connaît bien l’exemple de Détroit aux Etats-Unis, mais on peut aussi le constater pour des villes européennes comme Porto ou Alès.

D’autre part, le jardinage a de nombreux effets bénéfiques sur la santé, qu’ils soient directs (activité physique, réduction du stress) ou indirects (réflexion sur la nutrition, évolution du régime alimentaire). Les populations les plus défavorisées étant les plus susceptibles de contracter des maladies liées à la précarité des modes de vie (obésité, diabète), ce volet n’est pas à sous-estimer.

Enfin, les jardins urbains constituent des espaces de lien social intéressants et permettent de développer l’action solidaire : j’avais consacré un article détaillé au sujet de la mixité sociale dans les projets d’agriculture urbaine.

Freins et points de vigilance

L’agriculture urbaine semble donc être un moyen facilement mobilisable pour atteindre l’objectif d’une meilleure justice alimentaire : il suffirait d’aménager des espaces partout dans la ville pour permettre aux uns et aux autres de cultiver leurs fruits et légumes. Mais la réponse à apporter est plus nuancée, car les politiques de développement de l’agriculture urbaine présentent des dérives qu’il faut avoir en tête.

Les chercheurs M. Horst, N. McClintock et L. Hoey font d’abord remarquer que les populations les plus défavorisées, celles qui auraient donc le plus besoin d’accéder à des espaces d’agriculture urbaine pour leur propre subsistance, sont les moins disposées à avoir du temps à y consacrer. Qu’il s’agisse de familles nombreuses, monoparentales ou que leur état de précarité les oblige à cumuler plusieurs emplois, le résultat est le même : ce ne sont pas des contextes qui permettent de consacrer du temps à l’entretien d’un potager.

Les trois chercheurs constatent également que les espaces et les dynamiques d’agriculture urbaine sont rapidement investis par des communautés dites dominantes, blanches et aisées. Ils regrettent d’abord que les emplacements choisis par les aménageurs pour implanter des jardins partagés se trouvent souvent dans des quartiers favorisés plutôt qu’à proximité de grands ensembles, par exemple. Et même lorsque l’emplacement permet l’émergence d’une certaine mixité sociale au sein du jardin partagé, ils constatent que les bureaux des associations qui se constituent autour des projets d’agriculture urbaine sont essentiellement composés de personnes issues des classes dominantes et bénéficient d’un bagage culturel supérieur (connaissance des administrations, du milieu associatif, ayant fait des études universitaires…). L’enjeu est fort aux Etats-Unis puisque les mouvements historiques d’agriculture urbaine ont été portés par les communautés noires et sud-américaines qui se retrouvent aujourd’hui éclipsées par des organisations majoritairement blanches, comme c’est par exemple le cas à Seattle.

Quelle marge de manœuvre pour les collectivités ?

Pour saisir l’opportunité de faire de l’agriculture urbaine un vecteur de justice alimentaire et éviter ces écueils, les auteurs proposent plusieurs pistes de travail à destination des pouvoirs publics. On peut aisément les transposer au contexte français, et en particulier aux collectivités territoriales.

Les premiers conseils donnés par les auteurs à destination des pouvoirs publics concernent la méthode de travail : pour travailler efficacement sur la question de l’agriculture urbaine et favoriser la justice alimentaire, il faut d’abord définir des objectifs clairs et un échéancier qui permettent ensuite de dérouler un plan d’actions à l’échelle du territoire. Il est ajouté que pour mener à bien ce programme, du personnel dédié et à temps plein doit être mis à disposition. Afin de promouvoir les communautés locales, il est également proposé de nommer un comité de pilotage des actions locales en faveur de l’agriculture urbaine, qui comprendrait notamment des représentants d’associations qui connaissent le quartier et les besoins des habitants et qui seraient amenés à valider ou invalider les actions de la collectivité.

En ce qui concerne les terrains mis à disposition, il est nécessaire de faire un inventaire des espaces disponibles et le choix des emplacements doit avant tout cibler les quartiers défavorisés. Les auteurs insistent également sur l’importance de choisir des lieux qui ne seront pas aménagés mais qui pourront rester des espaces sanctuarisés d’agriculture urbaine. L’exemple de la ville de Cleveland est en cela édifiant : depuis 2007, aucun jardin ne peut être aménagé sans faire l’objet d’une décision publique, avec un vote des habitants.

Enfin, les auteurs parlent de l’usage de l’equity lens (littéralement « lentille d’équité » ou « lunettes d’équité ») pour la collectivité. Cela signifie que les personnes en charge de la mise en oeuvre du plan d’action doivent faire l’exercice de ré-envisager chaque action du point de vue des minorités sociales : à qui cette action profite-t-elle vraiment ? Comment faire en sorte qu’elle participe à une meilleure justice alimentaire ? Au-delà de cette proposition formulée par les auteurs, on peut retenir que le travail collaboratif avec tous les services de la collectivité d’une part (y compris ceux de la citoyenneté, de la médiation, etc.) et avec les habitants d’autre part (via les associations locales et les réunions publiques) doivent permettre aux chargés de projets d’agriculture urbaine dans les collectivités de repenser leurs actions.

Il s’agit bien de mettre les communautés locales au cœur du processus de décision : cette méthode de travail est plus longue et plus difficile pour les administrations, mais c’est la seule viable pour accéder à une meilleure justice alimentaire sur leurs territoires.

Elodie Lemière : du wwoofing dans les villes d’Amérique du Nord

J’ai eu le plaisir de rencontrer Elodie Lemière lors de la 10e édition de l’Ecole d’été sur l’agriculture urbaine de Montréal. Elle était en train de terminer un voyage d’apprentissage qu’elle s’était elle-même imaginé et organisé : son idée était de passer du temps dans plusieurs fermes urbaines et péri-urbaines en Amérique du Nord pour expérimenter l’agriculture urbaine et commencer à apprendre le métier de maraîchère. Une parenthèse dans la vie de cette chargée de mission d’aménagement au sein d’une collectivité territoriale d’Île-de-France.

Le wwoofing n’est pas récent (il est né dans les années 1970 en Grande-Bretagne) mais il connaît un succès croissant auprès des nouvelles générations de voyageurs car il permet de s’investir de façon éco-responsable, en rendant service localement et durablement aux agriculteurs. Cette démarche se pose loin de l’instantanéité du tourisme de masse et de l’absence de réel contact avec les communautés locales. Dans le cas d’Elodie, il permet aussi de découvrir un nouveau secteur professionnel et, pourquoi pas, de préparer sa reconversion !

 La Ville Pousse – Qu’est ce que l’on appelle le wwoofing et pourquoi est-ce que cela t’intéressait ?

Elodie – Le wwoofing est un verbe inventé de l’acronyme World-Wide Opportunities on Organic Farms (WWOOF). Cela consiste à travailler en tant que volontaire dans des fermes en agriculture biologique en contrepartie de l’hébergement et des repas. J’ai rencontré des personnes m’ayant raconté leurs expériences de wwoofing, et j’avais envie de tester. J’ai tenté l’aventure cette année puisque cela coïncidait avec l’arrêt de mon contrat de travail. J’étais également en pleine réflexion sur mon avenir professionnel, j’ai alors décidé d’inclure le wwoofing dans le cadre d’un voyage « d’études » au Canada que je me suis construit.

LVP – Quel a été ton itinéraire ?

E – Je voulais à la fois revenir avec une expérience de wwoofing et à la fois apprendre sur l’agriculture urbaine en allant visiter Toronto, Montréal, Détroit et New-York. Sauf que j’ai dû revoir mon programme au cours du voyage et notamment renoncer à aller à Détroit par manque de contacts locaux.

J’ai commencé par Toronto, puis je voulais remonter vers le nord-est en direction de Montréal et ensuite finir mon voyage à New-York. J’ai dû également prendre en compte la durée du visa et la météo canadienne, c’est pour cela que je suis partie de juin à fin août.

A Toronto, j’ai été volontaire d’un jour dans deux fermes urbaines : « Black Creek Community Farm » et « Fresh City Farm ». J’ai complété cette expérience en rencontrant un membre du « Toronto Youth Food Policy Council » (TYFPC) à l’occasion d’un événement. Le TYFPC est une organisation qui vise à créer un modèle alimentaire juste et durable avec les associations de jeunes à Toronto. Cela n’existe pas en France et c’est bien dommage.

J’ai ensuite fait 9 semaines de wwoofing entre Toronto et Montréal dans trois fermes différentes : « Headwaters Farm » (ferme pédagogique et maraîchère en Ontario), « Edible Forest Farm » (ferme en permaculture et champignonnière en Ontario) et « la ferme aux Légumes d’hivert » (maraîchage bio en banlieue de Montréal).

J’ai ensuite complété ces enseignements en participant à la formation sur l’agriculture urbaine dispensée par l’École d’été d’agriculture urbaine (du 20 août au 25 août) à Montréal. J’ai terminé ce beau voyage en visitant New-York et notamment en allant sur un des sites de « Brooklyn Grange ». Il s’agit d’une ferme maraîchère installée sur un toit terrasse. C’était assez déroutant en étant sur ce site car il est possible de récolter du chou-kale tout en admirant l’Empire State Building.

Aperçu de la ferme Brooklyn Grange, à New York © Elodie Lemière

LVP – Comment as-tu choisi les fermes dans lesquelles tu as été volontaire ?

E – J’ai contacté les fermes dès le mois d’avril, soit deux mois avant mon départ, sur deux sites internet connus : wwoofing et sur workaway (un site plus généraliste qui recense également des volontariats pour travailler dans l’hôtellerie). J’avais un cahier des charges bien précis :

  •  la localisation de la ferme, devant être sur mon parcours entre Toronto et Montréal et majoritairement en partie anglophone pour améliorer mon anglais ;
  •  les types d’activités différentes, pour avoir une vision large ;
  •  la durée du séjour dans les fermes, qui était de 3 semaines pour avoir le temps de prendre mes marques avec la famille et de partager des moments avec eux.

LVP – Est-ce que tu as vu des types de projets très différents ?

E – Je n’ai pas vu des projets différents dans les fermes, elles partageaient toutes le même état d’esprit qui est d’avoir une agriculture respectueuse pour le sol, pour la biodiversité et pour l’homme. J’ai ressenti une différence, et non une opposition, entre les fermes urbaines et les fermes péri-urbaines. Les fermes urbaines ont un rôle social plus fort que les fermes périurbaines. En effet, elles sont situées à proximité immédiate avec les habitants et elles peuvent aider à renouer avec la terre et sensibiliser à une alimentation saine. On ne peut pas les opposer avec les fermes péri-urbaines, car il y a là une vraie complémentarité. Les autres fermes situées généralement en banlieue ou en campagne ont un rôle d’approvisionnement en produits locaux que ne peuvent pas assurer l’agriculture urbaine. Les fermes péri-urbaines ont également leurs places et leurs rôles dans la pédagogie et dans la sensibilisation à l’alimentation locale et saine.

LVP – Quels types de tâches étais-tu amenée à faire ?

E – Une des tâches récurrentes, chronophage et commune aux fermes en agriculture biologique est le désherbage. C’est le gage de manger des produits sains et de bonne qualité. Mais j’ai pu effectuer d’autres tâches :

  • M’occuper des animaux (nourrir, nettoyer leurs lieux de vie etc…) ;
  • M’occuper de la maintenance de la champignonnière ;
  • Travailler sur l’exploitation maraîchère en participant du semis à la commercialisation sur le marché local, en passant par la récolte et à la préparation des paniers.

Après le transport des bottes de foin © Elodie Lemière

Le travail de maraîchage demande une bonne condition physique. Mais pour moi, la tâche qui a été la plus dure consistait à charger à la main environ 650 bottes de foin dans une grange pour nourrir les animaux de la ferme pédagogique ». Ce moment d’effort a permis de serrer des liens avec la famille d’accueil.

Tout n’est pas rose, il arrive que l’on nous demande des tâches qui n’ont rien à voir avec la ferme comme passer l’aspirateur dans le garage. Il faut alors savoir dire à l’agriculteur que l’on n’a pas traversé l’Atlantique pour faire ça.

LVP – Comment se sont passées tes relations avec les personnes qui t’ont reçues ?

E – Globalement j’ai eu de très bonnes relations avec les familles d’accueil avec qui je suis toujours en contact. J’ai eu une mésaventure dans une ferme au Québec. Je suis arrivée au moment où le couple était en train de séparer, et ils attendaient un enfant (elle était enceinte de 8 mois). J’ai été ballotée au sein du couple et un peu prise à partie dans les disputes. J’ai pu intégrer rapidement une nouvelle ferme, en l’occurrence chez une maraîchère. Nous avons énormément échangé sur le maraîchage (rotation des cultures, semis, qualité de la terre), finalement « c’était un mal pour bien ».

Il peut y avoir de temps en temps « des abus » sur le nombre d’heures travaillées. Il faut avant tout se mettre d’accord avec l’agriculteur. Ensuite, il faut accepter de ne pas compter ses heures à la minute près, et finir une tâche entamée si celle-ci est réalisable dans l’heure. En général, l’agriculteur est reconnaissant et rend « la pareille » par des attentions ou par une baisse de la charge du travail le lendemain.

LVP – Qu’est-ce que tu as appris sur l’agriculture en général, et urbaine en particulier, pendant ce voyage ?

E – J’ai appris que ces deux agricultures ne travaillent pas ensemble, ou du moins pas encore. L’agriculture urbaine peut apporter des compléments à la population locale là où l’agriculture péri-urbaine ne le fait pas, et inversement. Concernant l’agriculture urbaine, j’avais des questionnements et notamment sur la rentabilité de l’activité. J’ai pu échanger sur ce point de vue lors notamment de la semaine sur l’agriculture urbaine à Montréal, à l’occasion de rencontres avec porteurs de projets dans le domaine.

LVP – Qu’est-ce que tu tires aujourd’hui de cette expérience pour ton parcours professionnel ?

E – J’en tire des enseignements et des connaissances que je n’avais pas sur le maraîchage notamment. Je ne souhaite pas m’installer, pour le moment, en tant que maraîchère. J’ai pu avoir un aperçu de 9 semaines de culture. Il est nécessaire d’avoir un recul sur une ou même deux années pour se décider de se lancer à son compte. Je dirais que ce voyage m’a confirmé mon choix sur ma réorientation professionnelle qui est le domaine de l’agriculture, qu’elle soit urbaine ou périurbaine. Pour moi, l’agriculture est un levier indispensable pour repenser à un système alimentaire local.

LVP – Est-ce que tu recommanderais ce type d’expérience à une personne qui souhaite découvrir ou acquérir de nouvelles connaissances en agriculture urbaine ?

E – Bien sûr, je recommanderais cette expérience aux personnes qui souhaitent partager et s’enrichir par ce type d’expérience. Il ne faut pas faire du wwoofing dans l’idée de passer des vacances à moindre frais. Il faut y aller avec une ouverture d’esprit et un sens du partage. J’ai déjà en tête de nouvelles destinations de wwoofing pour poursuivre l’aventure.

> Pour reprendre la bonne idée d’Elodie et consulter les milliers d’opportunités offertes par le wwoofing, rendez-vous sur : http://wwoof.net/

Mixité sociale dans les jardins partagés : conseils et points de vigilance

Les recherches en sciences sociales se sont multipliées au sujet des jardins partagés ces dernières années sur une question en particulier : est-ce que les jardins permettent à des personnes de milieux sociaux différents de se rencontrer et d’échanger ? L’une des motivations affichées des porteurs de projets en agriculture urbaine – qu’il s’agisse de collectivités, d’associations ou autres – est de fédérer autour d’un même lieu des voisins qui ne se connaissent pas et qui diffèrent les uns des autres par leurs revenus, leurs classes d’âge, leurs genres, leurs origines ethniques, leurs opinions politiques… L’objectif est donc de créer un brassage diversifié, où des individus aux profils sociaux hétérogènes cohabitent et portent un projet collectivement. La pertinence de cette approche fait pourtant débat, certains observateurs mettant en doute la possibilité de créer une véritable mixité sociale, pressentant que ces projets seront toujours accaparés par les catégories sociales dites dominantes, communément désignées comme les « bobos » du quartier.

En tant que chargée de projets d’agriculture urbaine pour la Ville de Gennevilliers et ayant travaillé auprès d’autres collectivités depuis plusieurs années à ce sujet, je me suis fait un avis personnel sur la question et ai mis au point une méthodologie de projet que je souhaite partager. La conclusion que je retire du terrain est la suivante : oui, les jardins partagés peuvent être vecteurs de mixité sociale mais si tel est le but recherché, il y a un certain nombre de facteurs à prendre en compte, tant dans la conception que dans le suivi du projet, et des écueils à éviter. Et même lorsque l’on suit une méthode rigoureuse, il arrive que les processus classiques de communautarisme ou de domination sociale prennent le pas sur le projet.

La méthode que je vais décrire ici peut donc intéresser en particulier les chargés de projet en collectivités, associations ou entreprises, qui développent des jardins partagés. J’ai bien en tête que cette recette de projet ne se suffit pas à elle-même et qu’il s’agit d’un outil évolutif qui subira des adaptations et des modifications en fonction des contextes locaux. C’est pourquoi je suis également preneuse de retours d’expériences d’autres chargés de projets également : n’hésitez pas à commenter en fin d’article !

Pour bien commencer, le diagnostic territorial

Le premier facteur à prendre en compte lors de la conception du projet est l’emplacement du futur jardin partagé. Deux cas de figure sont possibles : soit le lieu est déjà imposé et il va falloir faire un diagnostic territorial du quartier dans lequel il se trouve, soit il faut choisir un emplacement et le diagnostic territorial sera à faire pour les trois ou quatre sites possibles afin de déterminer lequel est le plus approprié. Quoi qu’il en soit, je trouve indispensable de commencer par ce diagnostic qui permet de connaître le contexte géographique, social, économique dans lequel s’inscrira le jardin et donc quelles opportunités ou difficultés ce projet représentera en termes de mixité sociale.

Voici les éléments à prendre en compte lors de son diagnostic :

  • Les types d’habitats : est-ce que le quartier est plutôt pavillonnaire, ou est-ce qu’il est au contraire composé d’immeubles ou de grands ensembles ? Quand l’objectif est bien de favoriser la mixité sociale, l’idéal est de choisir un emplacement à la croisée d’une zone pavillonnaire et de logements collectifs.
  • L’activité économique : est-ce un quartier commerçant ? Y a-t-il des entreprises et des bureaux ? Les usagers du projet peuvent aussi inclure des non-résidents du quartier, un public qui pourra s’investir dans le jardin par exemple sur l’heure du déjeuner ou le soir. Cela sera à prendre en compte lors de la prochaine étape de la concertation publique, où il s’agira de convier tous les potentiels volontaires.
  • La vie de quartier : est-ce que l’emplacement est situé sur une rue passante ? Y a-t-il du monde dans le quartier aux différentes heures de la journée ? Observer la vie de quartier permet d’évaluer si les usagers sont disponibles sur différentes tranches horaires, ce qui pourra servir lorsqu’il faudra s’investir au jardin. L’ouverture sur le quartier sera également plus facile s’il y a du passage et que le jardin est bien visible depuis la rue. Est-ce que le quartier compte une école, un EHPAD ou une autre structure qu’il serait intéressant d’associer au projet ? Rien n’empêche d’aller d’ores et déjà rencontrer les acteurs du quartier pour les sonder et envisager une future collaboration au jardin.

Cette liste est bien sûr non exhaustive, mais elle permet d’évaluer dès la conception du jardin les points forts et les difficultés que le projet pourra rencontrer ou de choisir un emplacement qui favorisera la rencontre d’individus aux profils diversifiés dans le jardin partagé.

Exemple de diagnostic territorial : recherche d’un emplacement idéal pour le jardin partagé du quartier du Fossé-de-l’Aumône à Gennevilliers

Pour illustrer cette méthode du diagnostic territorial, voici celui que j’ai mené dans le cadre de mes missions pour la Ville de Gennevilliers lorsqu’il a fallu choisir un emplacement pour le jardin partagé du quartier du Fossé-de-l’Aumône à partir d’une photographie aérienne.

Les types d’habitat : le quartier comprend à la fois des grands ensemble et une large zone pavillonnaire

L’activité économique : le quartier ne comprend pas ou peu de commerces, mais un établissement médico-social d’insertion (ESAT) qui pourra éventuellement participer à la vie du futur jardin

La vie de quartier : le quartier comprend un grand axe de circulation départemental (en rouge), des petites routes très passantes (en orange) et des cheminements piétons calmes (en vert)

Avec ces éléments, je suis en mesure de délimiter une zone d’emplacement idéale pour l’installation d’un jardin partagé : il s’agit du centre du quartier qui se situe à l’interface des grands ensembles et de la zone pavillonnaire, à proximité de l’ESAT, sur un axe piéton mais à proximité de routes passantes.

Résultat du diagnostic : la zone d’emplacement idéale pour l’installation du jardin partagé se trouve au centre du quartier (rectangle blanc). Une friche municipale se situe justement dans cette zone (flèche verte) et sera aménagée en jardin partagé.

Heureusement pour le projet, un terrain appartenant au patrimoine de la Ville de Gennevilliers se trouvait précisément au sein de cette zone. C’est donc cette friche qui a été aménagée en jardin partagé en concertation avec les habitants du quartier. Le projet bénéficie aujourd’hui d’une mixité sociale intéressante et dynamique.

Le jardin partagé du Fossé-de-l’Aumône aujourd’hui

La constitution d’un groupe hétérogène

Une fois le lieu choisi, il s’agit de faire émerger un premier groupe de volontaires qui souhaitent s’investir dans le futur jardin partagé. Cette étape est cruciale car même si le groupe sera destiné à évoluer par la suite, les premiers rendez-vous de travail constituent souvent des rencontres entre voisins qui ne se connaissent que de vue et qui vont devoir apprendre à gérer ce lieu ensemble.

On commence traditionnellement par organiser une réunion publique, à laquelle on convie tous les potentiels intéressés : habitants, salariés, structures locales, etc. Même si le rendez-vous de la réunion publique est diffusé le plus largement possible (email, affichage, éventuellement courriers ou appels), il faut d’abord avoir en tête que tous les types de publics ne viendront pas à cette première réunion. D’abord parce que tout le monde n’est pas disponible pour y assister, mais aussi parce que se sentir légitime pour venir et donner son avis peut s’avérer difficile pour certains. En parallèle de l’organisation de réunions, il existe d’autres types de méthodes pour attirer des publics plus diversifiés aux concertations publiques, comme celle de la déambulation que j’ai décrite dans un article précédent. Si le projet s’adresse aussi aux non-résidents du quartier, il faudra penser à diffuser l’information des concertations aux commerçants et salariés du quartier.

Pour faire participer les usagers au jardin partagé, une bonne signalétique est aussi indispensable

Lors de ces premières rencontres, quelques personnes se montrent intéressées pour s’investir dans le projet. Leurs motivations varient : jardiner sur leur temps libre, s’alimenter plus sainement, participer à un projet collectif et sortir de son isolement, amener leurs enfants à être davantage en contact avec la nature… Le grand atout des jardins partagés est justement qu’ils attirent spontanément des profils sociaux différents aux attentes hétéroclites, et c’est cette diversité que l’on va tâcher de conserver tout au long de la vie du projet. Parmi les personnes présentes aux concertations publiques, un noyau de 4 ou 5 personnes motivées va se détacher et constituera la base du groupe avec lequel il va falloir poser les bases du futur jardin partagé. C’est à ce moment décisif du projet que les règles de vie au jardin sont fixées : le chef de projet doit guider le groupe vers un idéal commun de partage et d’accueil de tous les publics, dans un esprit de mixité sociale. Pour cela, il explique le principe du jardin partagé (en opposition aux jardins familiaux ou ouvriers par exemple), il insiste sur le fait que les participants ne seront pas de simples voisins mais porteront ce projet et feront vivre le lieu ensemble. Le chef de projet peut ensuite proposer aux participants de se fixer des objectifs communs et de travailler ensemble sur le plan du jardin comme expliqué en détails dans cet article.

A ce stade, je vois deux points de vigilance :

  • lorsque des personnes influentes ou très au fait des actions de quartier font partie du groupe (élus locaux, agents municipaux…), il est nécessaire de veiller à la bonne répartition de la parole et des prises de décision dans le groupe. Le chef de projet a pour charge de bien cadrer les temps de réunions et de garantir que toutes les personnes présentes ont leur mot à dire concernant l’organisation du jardin.
  • les quelques personnes appartenant au noyau de base vont spontanément convier leurs amis et voisins : il faut rester attentif à conserver la diversité des profils sociaux et veiller à ce que le jardin ne réunisse pas simplement une bande de copains qui exclura progressivement les autres. Le chef de projet doit continuer à organiser des temps publics pour faire connaître le jardin et proposer au voisinage d’y adhérer, même après la constitution d’un premier petit groupe. Il doit également veiller à ce que l’adhésion au projet passe toujours par la signature d’un règlement intérieur, ce qui lui permet de garder le fil des inscriptions. Concernant les documents de cadrage à mettre en place dans le jardin partagé dès le démarrage, voir cet article plus détaillé sur le sujet.

Quand le groupe gagne en autonomie, un juste équilibre à trouver dans l’accompagnement du projet

Le projet est lancé, ça y est, les usagers ont pris part à la conception du jardin, en ont suivi l’aménagement, se sont vus déléguer la gestion du lieu et s’y sont installés pour jardiner collectivement et partager de beaux moments (voir ma série d’articles qui présente une méthode d’aménagement des jardins partagés pas à pas). Au fil des mois et des années, le groupe va évoluer : certains vont partir, de nouveaux participants vont se greffer… Cela fait partie de la vie du projet et c’est positif car de nouvelles dynamiques peuvent ainsi émerger au fil de la vie du jardin. Dans un premier temps le chef de projet pourra suivre les départs et les arrivées en faisant signer le règlement intérieur et en rencontrant les nouvelles têtes, et petit à petit le groupe prendra le relais, en particulier s’il se constitue en association.

Attention toutefois aux mécanismes classiques d’exclusion et d’auto-exclusion qui peuvent se mettre en place. Il se peut qu’une personne (ou un groupe de personnes) commence à imposer sa loi et ses façons de faire par exemple en aménageant le jardin à sa façon sans demander l’avis des autres participants, en ne respectant pas les règles de vie et d’usage du jardin, en critiquant le travail fait par les autres, en organisant des événements au jardin sans convier certains membres… Il faut souvent réussir à voir cela comme un processus beaucoup plus large de domination sociale : ce sont des personnes issues de classes sociales dites dominantes sur les plans économiques et socio-culturels qui se sentent suffisamment légitimes pour imposer leur vision des choses au jardin. Cet écueil est à la fois le plus difficile à éviter pour le chef de projet et le plus néfaste car il aboutit à des situations de conflits permanents et au départ de participants qui ne parviennent pas à se faire entendre et qui se résignent à quitter le projet de jardin. La meilleure manière d’éviter cette situation reste d’assurer un suivi tout au long du projet en organisant des rencontres régulières avec tous les membres du jardin et parfois arbitrer certains conflits.

Bien sûr, le chef de projet n’est pas tout-puissant et ne maîtrise pas toutes les interactions sociales qui se déroulent au jardin. Il m’est arrivé de constater que malgré mes efforts, la dynamique d’un projet de jardin partagé que j’avais accompagné restait toujours la même : un petit groupe de quelques personnes dominantes faisait sa loi au jardin au détriment de toutes les autres qui souhaitaient se greffer au projet, moins confortables socialement et économiquement que les premières. Il arrive donc de ne pas parvenir à maintenir l’objectif de mixité sociale et d’entente au jardin. Il peut être sage dans ces cas-là d’étudier la pertinence du projet et de prendre des mesures radicales, comme la fermeture du jardin.

Plus le groupe gagne en autonomie, plus le risque qu’il se ferme à l’adhésion de nouveaux participants est grand. Le rôle du chef de projet devient alors d’entretenir une dynamique d’ouverture du jardin en aidant à l’organisation de portes ouvertes et d’événements festifs qui invitent les voisins à découvrir le lieu et à leur donner l’opportunité de s’investir eux aussi dans le projet. Si le chef de projet assure le suivi de plusieurs jardins partagés, il peut aussi être intéressant de les mettre en réseau notamment lors de trocs de graines, de plants, d’ateliers d’échange de savoirs… 

Les trocs de graines entre jardins partagés permettent de créer du lien et de les dynamiser

Faire le bilan

Lorsque le groupe est autonome, que ce soit 6 mois, 1 an, 5 ans après la création du jardin, je trouve intéressant de faire un bilan : a-t-on atteint l’objectif de mixité sociale ? C’est-à-dire : le jardin partagé accueille-t-il des publics diversifiés autant par leurs âges, leurs genres, leurs niveaux de revenus, leurs origines ethniques, leurs provenances socio-culturelles ? A-t-il permis l’émergence de discussions et de débats sur des sujets de société, a-t-il favorisé des pratiques de collaboration et d’entraide ? Les projets de jardins partagés peuvent être de formidables outils pour favoriser le dialogue entre des individus de milieux sociaux très divers.

Lorsque le jardin partagé accueille un vrai brassage social, on assiste à des moments inédits d’échange qui ne trouveraient pas leur place autrement. Il est par exemple arrivé lors d’une réunion avec le groupe d’un jardin partagé que s’engage une discussion spontanée sur le port du voile. Un sujet particulièrement difficile à aborder sereinement dans le cadre de réunions publiques formelles ou même dans la vie de tous les jours et pourtant l’ambiance du jardin, le fait que toutes les personnes présentes se connaissent et portent un projet commun ont permis d’ouvrir ce débat sans heurt. Chacun et chacune a pu s’exprimer sur le sujet, les avis différaient mais l’échange était bel et bien au rendez-vous. C’est pour cette raison que je crois en la capacité des jardins partagés de créer une véritable entente sociale de quartier, à condition de garantir l’accueil de toutes et de tous dans le projet.

Association Aprosep : un potager urbain en Guyane

A l’origine de ce projet, un lieu : l’Espace associatif Galibi de Saint-Laurent-du-Maroni, commune de 44 000 habitants. L’association Aprosep, qui fait notamment de l’accompagnement associatif et coordonne et les temps péri-scolaires pour la ville, assure la gestion de ce lieu. L’idée est venue il y a environ un an de tenter une expérience sur l’espace de jardin qui se trouve devant l’espace : un groupe d’une dizaine de volontaires a commencé à imaginer un potager adapté aux conditions climatiques locales qui pourrait constituer un espace d’expérimentation et de démonstration pour enfants et adultes.

Une inspiration précolombienne : le miracle de la terra preta

La terra preta permet aussi un meilleur développement des racines

Floran, paysagiste et professeur d’EPS, et Johan, coordinateur pour Aprosep, ont contribué à impulser une dynamique autour de ce jardin participatif. Ils se sont pour cela inspirés des méthodes précolombiennes d’enrichissement du sol en reproduisant notamment ce que l’on appelle la terra preta. Il s’agit en fait d’amender le sol présent sur place – particulièrement sec dans les régions amazoniennes – grâce à un mélange de charbon, de compost et d’argile. La terra preta a permis aux populations précolombiennes de transformer le sol local très aride et peu productif en une terre fertile qui capte et conserve l’humidité, favorise le développement des bactéries et de la micro-faune et fournit les nutriments nécessaires aux plantes pour grandir et produire. C’est l’abondance des cultures sur ce sol amazonien originairement très pauvre qui a forgé le mythe de l’Eldorado et guidé les expéditions européennes à partir du 16e siècle à la recherche de ces civilisations. La colonisation de la région par les Européens a fait oublier pendant un temps cette pratique, mais la terra preta retrouve son utilité aujourd’hui dans les régions arides du Brésil, du Japon, d’Australie et d’Asie du Sud-Est. La terra preta est également vendue au Brésil de la même façon que du terreau.

Dans le jardin expérimental de Saint-Laurent-du-Maroni, la décision a donc été prise de faire plusieurs buttes de cultures en utilisant différents amendements : une butte « témoin » sans ajout particulier, une butte avec du charbon, des buttes avec de l’argile, de la sciure de bois, des résidus de canne à sucre et une butte avec la totalité de ces matériaux. Pour Floran et Johan, le constat est clair : c’est bien la butte où tous ces éléments ont été mélangés qui a permis de produire le plus de légumes. C’est donc cette terra preta « maison » qui va permettre de cultiver de façon productive sur ce petit jardin.

Vue sur les différentes buttes de culture

Adapter son potager aux conditions climatiques

Le climat équatorial de la Guyane garantit des moyennes de températures à peu près stables toute l’année (de 26°C à 33°C) et une alternance de saisons sèches et saisons des pluies. Ces contraintes climatiques ne permettent pas de concevoir un jardin participatif comme on peut le faire en France métropolitaine. Pour s’adapter au mieux aux conditions locales, les jardiniers ont donc fait appel à Kokopelli, association de promotion des semences libres, pour établir une liste de semis possibles : différentes variétés d’ananas, piments, papayes, aubergines, patates douces, giraumons (aussi appelés courges musquées)… Les variétés complémentaires ont été associées sur les buttes pour permettre une meilleure réussite des plantations. De plus, toutes les buttes ont été paillées afin de conserver l’humidité et de résister aux chaleurs extrêmes que peut connaître la Guyane en saison sèche.

Pour reproduire ces méthodes et gérer son potager sans produits phytosanitaires, il existe une série de fiches très bien faites mises à disposition par le réseau Graine de Guyane pour adapter ses méthodes d’agriculture au climat équatorial.

Un jardin aux vertus pédagogiques

Vue sur le jardin

Cette façon de concevoir et construire le jardin a pour objectif de mettre en valeur les connaissances et les pratiques locales. L’agriculture Bio a commencé à gagner du terrain en Guyane ces dix dernières années, mais elle reste encore largement minoritaire. L’idée sous-jacente du jardin de Saint-Laurent-du-Maroni est donc aussi de faire un espace de démonstration sans aucun ajout de produits chimiques pour apprendre aux enfants – mais aussi aux adultes – qu’il est possible de cultiver sans intrants, juste en s’adaptant au sol et aux conditions climatiques locales. Durant les temps péri-scolaires, les enfants vont pouvoir jardiner et contribuer à créer cet espace en compagnie de leurs animateurs. Par ailleurs, grâce à un partenariat avec une association locale, un espace de plantes médicinales va bientôt voir le jour dans la seconde partie du jardin. Une belle promesse pour ce groupe d’agriculteurs urbains guyanais !

L’éco-pâturage : pourquoi et comment s’y mettre ?

Depuis le 1er janvier 2017, toutes les collectivités françaises ont dû renoncer à l’utilisation de pesticides pour entretenir leurs espaces verts. Si certaines s’y étaient préparées depuis plusieurs années, la règle du « zéro phyto » reste un bouleversement pour la plupart des services techniques qui doivent repenser leurs modes de gestion des espaces publics (cet article à lire sur le sujet). Dans ce contexte, l’éco-pâturage trouve toute sa place. Comme l’ont expérimenté certaines villes pionnières depuis les années 1980, faire pâturer du bétail dans les parcs et jardins s’est imposé comme l’un des moyens les plus économiques, écologiques et sympathiques de gérer les espaces verts. Près de 300 collectivités se sont converties à l’éco-pâturage entre 2000 et aujourd’hui : quels avantages y trouvent-elles, et comment le développer sur son territoire ?

Les raisons du succès de l’éco-pâturage

L’éco-pâturage est tout d’abord une solution idéale pour la tonte d’espaces verts vastes et comprenant des zones difficilement accessibles : un petit troupeau de moutons ou de chèvres s’en accommodera bien mieux que les équipes techniques à l’aide de leurs tondeuses. En termes de charge de travail et de confort, il faut ajouter que l’éco-pâturage permet d’éviter la production et l’évacuation de déchets verts, et qu’elle épargne aux équipes techniques et aux résidents le bruit des engins.

En ce qui concerne la préservation ou la restauration de la biodiversité locale, faire paître un troupeau présente aussi des qualités non négligeables. L’action des animaux permet d’endiguer le développement d’espèces envahissantes et à développement rapide, et de favoriser une plus grande hétérogénéité de la flore locale. L’éco-pâturage s’est par exemple révélé être un fabuleux outil contre le développement de la renouée du Japon, une espèce exotique qui a colonisé les espaces verts français et très difficile à maîtriser avec des moyens conventionnels. De plus, les déjections des animaux jouent un rôle fertilisant puissant et créent des micro-habitats précieux pour le développement de champignons notamment.

Enfin, l’une des raisons qui poussent les collectivités à adopter l’éco-pâturage se trouve dans les interactions sociales positives que ce mode de gestion provoque. Du côté des équipes techniques, avoir la charge d’un troupeau permet de développer de nouvelles compétences et de diversifier les tâches quotidiennes. Mais c’est surtout du côté des usagers que la magie opère : voir des animaux pâturer en pleine ville provoque beaucoup d’enthousiasme chez les habitants (petits et grands), et permet de développer une communication positive autour de la gestion des espaces verts. De nombreuses collectivités se font interpeller depuis la loi « zéro phyto » par des usagers qui considèrent que les trottoirs enherbés et les prairies non fauchées « ne font pas propre », « sont mal entretenus »… Développer l’éco-pâturage est un excellent moyen de rétablir une communication positive et constructive sur l’évolution des pratiques de gestion des espaces verts.

Prendre en compte les caractéristiques du territoire et le degré d’investissement souhaité

La mise en place de l’éco-pâturage sur un territoire ne peut se passer d’un suivi par un professionnel du domaine. Il existe aujourd’hui une vingtaine d’éleveurs et d’associations proposant leurs services pour accompagner les collectivités dans leur démarche.

Le choix du nombre et des espèces à adopter sur son territoire va dépendre de plusieurs facteurs :

  • La situation géographique et les conditions climatiques : on privilégiera dans tous les cas des espèces rustiques. Qu’il s’agisse d’ovins, de caprins, de bovins ou d’équidés, les espèces seront choisies pour leur autonomie, leur résistance aux températures extérieures et leur capacité à s’adapter à la quantité de nourriture disponible pour permettre une charge d’entretien moindre. Mais on compte de très nombreuses espèces rustiques, et une attention particulière devra être portée sur la pertinence de l’origine de l’espèce et le respect du biotope : on s’installera pas des chèvres de Lorraine dans le sud de la France…
  • Les types d’espaces publics à entretenir : s’il s’agit uniquement de faire de la tonte de pelouse, à peu près toutes les espèces pourront faire l’affaire. Mais si l’éco-pâturage concerne des friches, des prairies, des vergers ou des berges, il est nécessaire de faire un diagnostic attentif avec le professionnel accompagnant pour qu’il puisse déterminer quelle espèce sera la plus à même de répondre à ces besoins sans risque de dégradation des espaces et des ressources naturelles.
  •  Les surfaces disponibles pour le pâturage : dans le même temps le professionnel conseillera, selon la surface totale disponible pour le bétail, combien d’individus composeront le troupeau. Si la surface est très réduite, on pourra troquer les brebis, chèvres, ânes ou vaches contre quelques oies ou canards.

Une fois tous ces éléments déterminés, plusieurs formules économiques pourront être envisagées. Le meilleur retour sur investissement reste l’achat d’un troupeau : à titre indicatif, l’achat de 12 moutons et les soins associés reviennent au bout de 10 ans à environ 2 000€, là où un mode gestion classique de tonte ou de fauche mécanique pour la même période avoisine les 10 000€ (en comptant le matériel, l’essence, le temps de travail…). Si la collectivité achète son propre troupeau, elle devra s’assurer que plusieurs agents seront bien formés au suivi des animaux et en capacité de leur administrer les soins nécessaires.

La plupart des collectivités préfèrent passer par une phase-test durant laquelle elles louent un troupeau à une association ou une entreprise spécialisée qui assure l’installation et le suivi sanitaire des animaux. Il est également possible de déléguer intégralement la prestation à ces structures, moyennant un coût plus élevé.

Quelques points de vigilance

Installer des animaux sur l’espace public n’est pas anodin : il est primordial de s’assurer avant tout de leur bon traitement et de la qualité de leurs conditions de vie. Cela passe par la délimitation d’espaces dédiés au troupeau qui doit pouvoir être libre de se situer hors de portée des usagers si besoin. Les réactions des adultes et des enfants peuvent être imprévisibles, et il ne s’agit pas de générer du stress chez ces animaux.

Au-delà de l’interdiction d’utilisation de produits phytosanitaires sur les espaces verts, une attention particulière devra être portée sur la limitation des médicaments administrés aux animaux. Les substances contenues dans ces médicaments se retrouveraient dans le sol, l’eau et la flore des parcelles pâturées via les déjections des animaux. Hormis les vaccins, aucun traitement préventif ne doit être donné au troupeau. Lors des périodes de soins nécessaires, il est plus prudent de ne pas laisser les animaux concernés pâturer n’importe où durant la durée du traitement.

Enfin, il est primordial d’observer l’évolution du troupeau sur le territoire. Il est toujours possible de réajuster la formule choisie : faut-il ajouter des individus pour couvrir la surface souhaitée ? Ou faut-il au contraire restreindre le nombre d’animaux, s’ils semblent ne pas avoir suffisamment de pâtures ? S’engager dans une démarche d’éco-pâturage demande un temps d’adaptation et de surveillance nécessaire à la suite du processus. Une fois la première saison passée en compagnie des troupeaux, les collectivités sont en général très au clair sur les ajustements à apporter et inscrivent de façon plus tranquille et pérenne ce nouveau mode de gestion dans leurs pratiques.

La multiplication des ruches en ville favorise-t-elle vraiment la biodiversité ?

On assiste depuis quelques années à un engouement sans précédent pour l’installation de ruches en ville, chez les particuliers mais aussi sur les toits des équipements publics et des entreprises. Les articles de presse contant les bienfaits de l’apiculture urbaine et la qualité du miel produit en ville se multiplient, et pour cause : les villes ayant aujourd’hui interdiction d’utiliser des produits phytosanitaires sur les espaces publics, elles se révèlent être des espaces favorables à l’accueil des abeilles domestiques. A cela s’ajoute la diversité des plantes mellifères à la fois dans les parcs et jardins et sur les balcons fleuris qui permet d’obtenir un miel particulièrement riche.

Installer des ruches comme contribution à la préservation de l’environnement

L’enthousiasme des citadins pour l’apiculture part d’une bonne intention. Le grand public est de plus en plus informé de la disparition des abeilles qui souffrent de l’usage des pesticides par les agriculteurs dans nos campagnes, et dont les populations continuent de chuter dramatiquement. Pourtant les pollinisateurs tels que les abeilles jouent un rôle majeur dans la bonne marche des écosystèmes et de nos modes de production alimentaire : 35% de la quantité mondiale de nourriture dépend directement des pollinisateurs. 

Face à la disparition des abeilles en campagne, installer de nombreuses ruches en ville est alors apparue comme une pratique particulièrement vertueuse : préserver la biodiversité tout en produisant du miel de qualité. La mise à disposition des toits des villes répond par ailleurs aux besoins des apiculteurs en quête de surface pour installer leurs essaims. La ville deviendrait alors le refuge de ces abeilles qui y trouveraient un environnement plus favorable à leur développement qu’en zone rurale.

Malheureusement ce que l’on désigne comme une solution miracle pour les abeilles n’est en réalité pas si satisfaisante.

Pourquoi la multiplication des ruches en ville pose problème

L’abeille domestique, celle qui vit dans les ruches et qui permet d’obtenir du miel, se nomme Apis mellifera ou simplement abeille européenne. C’est un animal social organisé en castes (la reine, les ouvrières, les mâles dits « faux-bourdons ») dont les colonies peuvent rassembler plusieurs dizaines de milliers d’individus. Sous l’appellation Apis mellifera se cachent en fait 28 sous-espèces d’abeilles correspondant à des caractéristiques physiques et géographiques différentes.

L’abeille domestique est la plus connue, pourtant la très grande majorité des espèces d’abeilles sont sauvages. Et parmi ces espèces, la plupart sont des abeilles solitaires et ne vivent donc pas au sein de colonies. Elles font partie d’un groupe plus large que l’on appelle pollinisateurs sauvages qui compte également les bourdons, les mouches syrphes, les papillons, les coléoptères, etc. Ce sont bien ces espèces qui assurent la plus grande part du travail de reproduction des plantes et donc de nos besoins alimentaires, puisque 80% des plantes à fleurs dépendent des pollinisateurs sauvages.

Le constat est le même pour tous les pollinisateurs sauvages : les pratiques agricoles actuelles sont néfastes pour ces populations dont les taux de mortalité ne cessent d’augmenter. L’abeille est devenue le symbole du déclin des pollinisateurs, mais c’est bien tout un groupe d’espèces très diverses qui est menacé et qui dépasse largement le cas de l’abeille domestique.

Aperçu des pollinisateurs sauvages : abeille solitaire, syrphe, papillon

Alors que se passe-t-il lorsque l’on assiste à une très forte concentration de ruches d’abeilles domestiques, comme cela devient le cas dans nos villes ? Dans un contexte urbain où les ressources de nourriture sont limitées pour les pollinisateurs, les abeilles domestiques en grand nombre finissent par représenter une concurrence trop importante pour les pollinisateurs sauvages. Lorsque plusieurs ruches sont installées au sein d’un petit périmètre, cela revient à interdire l’accès aux autres pollinisateurs et à rendre encore plus difficile leur survie et leur reproduction.

Cette question donne lieu à de vifs débats au sein de la communauté scientifique, mais de plus en plus d’appels à vigilance se font entendre pour que l’on arrête de multiplier les installations de ruches sans réfléchir à cette donnée ou assurer un suivi cohérent de répartition dans l’espace urbain. Il y a un travail de pédagogie et de sensibilisation à mener avec chaque entreprise, chaque structure souhaitant posséder ses ruches car pour contribuer véritablement à la lutte contre le déclin des pollinisateurs sauvages, il existe d’autres moyens plus viables.

Si je veux agir en faveur des pollinisateurs sauvages, quelles sont mes options ?

Première option : se mettre à l’osmiculture

Nichoir à abeilles sauvages

L’osmiculture désigne une technique d’élevage d’abeilles solitaires (en particulier des Osmies, dites « abeilles maçonnes »). Il s’agit de mettre à disposition de ces pollinisateurs un environnement de nidification optimal qui leur permettra de se reproduire et d’offrir à leurs progénitures de bonnes conditions pour grandir. Vous pouvez pour cela fabriquer ou installer un nichoir à abeilles sur une façade orientée vers l’Est ou le Sud-Est et observer leurs allers et venues au fil des saisons dans ces petits tunnels. Alors bien sûr, impossible de produire du miel avec l’osmiculture, mais vous donnerez un coup de pouce à ces abeilles solitaires qui en ont bien besoin.

Deuxième option : l’hôtel à insectes comme projet collectif

Hôtel à insectes

Pour motiver un groupe d’usagers ou les salariés d’une entreprise autour d’un projet environnemental, rien de tel que la construction d’un hôtel à insectes. Basé sur le même principe que l’osmiculture, l’hôtel à insectes permet d’accueillir diverses espèces de pollinisateurs sauvages au sein d’un même dispositif : abeilles, bourdons, carabes, chrysopes…  Esthétique et pouvant s’accompagner d’un panneau pédagogique, l’hôtel à insectes se construit en quelques heures et est une source inépuisable d’observation lorsqu’il est occupé par les pollinisateurs. Pour une fabrication guidée, on peut s’aider de nombreux supports comme celui mis en ligne par Terre Vivante.

Troisième option : apporter sa contribution aux sciences participatives

Le dispositif SPIPOLL peut aussi se faire en groupe

Il est aujourd’hui possible d’aider les scientifiques du Muséum National d’Histoire Naturelle à suivre les populations d’invertébrés : les dispositifs de sciences participatives invitent les citoyens à faire des relevés d’observation de la faune et à les recenser en ligne au sein d’une vaste base de données ensuite gérée et analysée par la communauté scientifique. Et ça tombe bien, l’un de ces programmes est spécifiquement désigné pour suivre les pollinisateurs sauvages : il s’agit de SPIPOLL. Le principe est simple, il suffit de choisir une plante en fleurs (sur son balcon, dans un parc, sur son lieu de travail…) et de prendre en photo tous les insectes se posant sur cette espèce. Une fois chez vous, vous entrez vos données et publiez vos photos sur la base SPIPOLL et voilà, votre contribution est faite ! Cet exercice se renouvelle à intervalles réguliers pour permettre d’avoir des données fiables et évolutives.

Adopter des comportements qui favorisent la biodiversité est parfois plus complexe qu’il n’y paraît. C’est surtout le cas en ville où la surface disponible et les ressources naturelles sont limitées, c’est pourquoi il est indispensable d’avoir une vision holistique des mécanismes permettant à cet écosystème si particulier de fonctionner au mieux. La véritable réponse au déclin des populations de pollinisateurs sauvages ne se trouve pourtant pas là, la priorité reste de renoncer à l’usage des produits néfastes à la biodiversité dans les espaces agricoles. Alors une dernière manière d’agir en faveur des abeilles et des pollinisateurs sauvages en tant que consommateurs passe comme bien souvent par l’assiette, en allant dans le sens d’une agriculture biologique et diversifiée.