La multiplication des ruches en ville favorise-t-elle vraiment la biodiversité ?

On assiste depuis quelques années à un engouement sans précédent pour l’installation de ruches en ville, chez les particuliers mais aussi sur les toits des équipements publics et des entreprises. Les articles de presse contant les bienfaits de l’apiculture urbaine et la qualité du miel produit en ville se multiplient, et pour cause : les villes ayant aujourd’hui interdiction d’utiliser des produits phytosanitaires sur les espaces publics, elles se révèlent être des espaces favorables à l’accueil des abeilles domestiques. A cela s’ajoute la diversité des plantes mellifères à la fois dans les parcs et jardins et sur les balcons fleuris qui permet d’obtenir un miel particulièrement riche.

Installer des ruches comme contribution à la préservation de l’environnement

L’enthousiasme des citadins pour l’apiculture part d’une bonne intention. Le grand public est de plus en plus informé de la disparition des abeilles qui souffrent de l’usage des pesticides par les agriculteurs dans nos campagnes, et dont les populations continuent de chuter dramatiquement. Pourtant les pollinisateurs tels que les abeilles jouent un rôle majeur dans la bonne marche des écosystèmes et de nos modes de production alimentaire : 35% de la quantité mondiale de nourriture dépend directement des pollinisateurs. 

Face à la disparition des abeilles en campagne, installer de nombreuses ruches en ville est alors apparue comme une pratique particulièrement vertueuse : préserver la biodiversité tout en produisant du miel de qualité. La mise à disposition des toits des villes répond par ailleurs aux besoins des apiculteurs en quête de surface pour installer leurs essaims. La ville deviendrait alors le refuge de ces abeilles qui y trouveraient un environnement plus favorable à leur développement qu’en zone rurale.

Malheureusement ce que l’on désigne comme une solution miracle pour les abeilles n’est en réalité pas si satisfaisante.

Pourquoi la multiplication des ruches en ville pose problème

L’abeille domestique, celle qui vit dans les ruches et qui permet d’obtenir du miel, se nomme Apis mellifera ou simplement abeille européenne. C’est un animal social organisé en castes (la reine, les ouvrières, les mâles dits « faux-bourdons ») dont les colonies peuvent rassembler plusieurs dizaines de milliers d’individus. Sous l’appellation Apis mellifera se cachent en fait 28 sous-espèces d’abeilles correspondant à des caractéristiques physiques et géographiques différentes.

L’abeille domestique est la plus connue, pourtant la très grande majorité des espèces d’abeilles sont sauvages. Et parmi ces espèces, la plupart sont des abeilles solitaires et ne vivent donc pas au sein de colonies. Elles font partie d’un groupe plus large que l’on appelle pollinisateurs sauvages qui compte également les bourdons, les mouches syrphes, les papillons, les coléoptères, etc. Ce sont bien ces espèces qui assurent la plus grande part du travail de reproduction des plantes et donc de nos besoins alimentaires, puisque 80% des plantes à fleurs dépendent des pollinisateurs sauvages.

Le constat est le même pour tous les pollinisateurs sauvages : les pratiques agricoles actuelles sont néfastes pour ces populations dont les taux de mortalité ne cessent d’augmenter. L’abeille est devenue le symbole du déclin des pollinisateurs, mais c’est bien tout un groupe d’espèces très diverses qui est menacé et qui dépasse largement le cas de l’abeille domestique.

Aperçu des pollinisateurs sauvages : abeille solitaire, syrphe, papillon

Alors que se passe-t-il lorsque l’on assiste à une très forte concentration de ruches d’abeilles domestiques, comme cela devient le cas dans nos villes ? Dans un contexte urbain où les ressources de nourriture sont limitées pour les pollinisateurs, les abeilles domestiques en grand nombre finissent par représenter une concurrence trop importante pour les pollinisateurs sauvages. Lorsque plusieurs ruches sont installées au sein d’un petit périmètre, cela revient à interdire l’accès aux autres pollinisateurs et à rendre encore plus difficile leur survie et leur reproduction.

Cette question donne lieu à de vifs débats au sein de la communauté scientifique, mais de plus en plus d’appels à vigilance se font entendre pour que l’on arrête de multiplier les installations de ruches sans réfléchir à cette donnée ou assurer un suivi cohérent de répartition dans l’espace urbain. Il y a un travail de pédagogie et de sensibilisation à mener avec chaque entreprise, chaque structure souhaitant posséder ses ruches car pour contribuer véritablement à la lutte contre le déclin des pollinisateurs sauvages, il existe d’autres moyens plus viables.

Si je veux agir en faveur des pollinisateurs sauvages, quelles sont mes options ?

Première option : se mettre à l’osmiculture

Nichoir à abeilles sauvages

L’osmiculture désigne une technique d’élevage d’abeilles solitaires (en particulier des Osmies, dites « abeilles maçonnes »). Il s’agit de mettre à disposition de ces pollinisateurs un environnement de nidification optimal qui leur permettra de se reproduire et d’offrir à leurs progénitures de bonnes conditions pour grandir. Vous pouvez pour cela fabriquer ou installer un nichoir à abeilles sur une façade orientée vers l’Est ou le Sud-Est et observer leurs allers et venues au fil des saisons dans ces petits tunnels. Alors bien sûr, impossible de produire du miel avec l’osmiculture, mais vous donnerez un coup de pouce à ces abeilles solitaires qui en ont bien besoin.

Deuxième option : l’hôtel à insectes comme projet collectif

Hôtel à insectes

Pour motiver un groupe d’usagers ou les salariés d’une entreprise autour d’un projet environnemental, rien de tel que la construction d’un hôtel à insectes. Basé sur le même principe que l’osmiculture, l’hôtel à insectes permet d’accueillir diverses espèces de pollinisateurs sauvages au sein d’un même dispositif : abeilles, bourdons, carabes, chrysopes…  Esthétique et pouvant s’accompagner d’un panneau pédagogique, l’hôtel à insectes se construit en quelques heures et est une source inépuisable d’observation lorsqu’il est occupé par les pollinisateurs. Pour une fabrication guidée, on peut s’aider de nombreux supports comme celui mis en ligne par Terre Vivante.

Troisième option : apporter sa contribution aux sciences participatives

Le dispositif SPIPOLL peut aussi se faire en groupe

Il est aujourd’hui possible d’aider les scientifiques du Muséum National d’Histoire Naturelle à suivre les populations d’invertébrés : les dispositifs de sciences participatives invitent les citoyens à faire des relevés d’observation de la faune et à les recenser en ligne au sein d’une vaste base de données ensuite gérée et analysée par la communauté scientifique. Et ça tombe bien, l’un de ces programmes est spécifiquement désigné pour suivre les pollinisateurs sauvages : il s’agit de SPIPOLL. Le principe est simple, il suffit de choisir une plante en fleurs (sur son balcon, dans un parc, sur son lieu de travail…) et de prendre en photo tous les insectes se posant sur cette espèce. Une fois chez vous, vous entrez vos données et publiez vos photos sur la base SPIPOLL et voilà, votre contribution est faite ! Cet exercice se renouvelle à intervalles réguliers pour permettre d’avoir des données fiables et évolutives.

Adopter des comportements qui favorisent la biodiversité est parfois plus complexe qu’il n’y paraît. C’est surtout le cas en ville où la surface disponible et les ressources naturelles sont limitées, c’est pourquoi il est indispensable d’avoir une vision holistique des mécanismes permettant à cet écosystème si particulier de fonctionner au mieux. La véritable réponse au déclin des populations de pollinisateurs sauvages ne se trouve pourtant pas là, la priorité reste de renoncer à l’usage des produits néfastes à la biodiversité dans les espaces agricoles. Alors une dernière manière d’agir en faveur des abeilles et des pollinisateurs sauvages en tant que consommateurs passe comme bien souvent par l’assiette, en allant dans le sens d’une agriculture biologique et diversifiée.

Quels avenirs possibles pour l’agriculture urbaine dans le Grand Paris ?

Wilfrid Duval, urbaniste de formation qui se définit aujourd’hui comme vidéaste urbain, réalise de courts documentaires qui abordent diverses problématiques liées aux villes, en particulier dans le cadre de l’aménagement du Grand Paris. Ce projet de « nouvelle métropole » a pour vocation de créer du lien entre Paris et ses banlieues, d’apporter une cohérence entre les territoires franciliens et de devenir un pôle de compétitivité économique.

Le documentaire « Nourrir une métropole » réalisé en 2016 présente en une vingtaine de minutes les enjeux majeurs du développement de l’agriculture urbaine en région parisienne dans les années à venir et les questions politiques, économiques, sociales, alimentaires, voire culturelles que cette tendance entraîne.

Retour aux sources maraîchères de l’Ile-de-France

Autrefois vaste patrimoine maraîcher, l’Ile-de-France consacre aujourd’hui la grande majorité de ses terres agricoles aux monocultures de céréales, de colza et de betteraves. Une production qui permet en partie d’alimenter les Franciliens mais surtout destinée à l’export. Quelques maraîchers trouvent encore leur place sur le territoire notamment grâce à une clientèle « locavore » qui s’approvisionne en vente directe et via les paniers proposés par des Amap (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne). A l’exception de ce microcosme, le profil agricole du territoire ne permet pas au consommateur de la région parisienne de s’alimenter en circuits courts pour ses fruits et légumes frais.

Le maraîchage en Ile-de-France a-t-il encore un avenir ?

Dans le cadre de la construction du Grand Paris, les acteurs de la métropole comptent donc remettre les enjeux alimentaires au cœur des discussions en promouvant l’agriculture urbaine : au lieu d’importer les produits dont les habitants ont besoin, on les produit directement en centres-villes. Ce plan répond a priori au besoin d’autonomisation alimentaire des villes (le film rappelle que si Paris n’était plus en mesure d’importer des denrées alimentaires, les habitants ne pourraient pas se nourrir au-delà de 3 jours) et à la demande croissante des consommateurs de pouvoir s’approvisionner en circuits courts avec un impact environnemental et économique moindre.

Mais l’agriculture urbaine peut-elle et doit-elle réellement répondre à ces enjeux ?

Agricultures urbaines « low tech » et « high tech » : l’heure du choix

Secteur en pleine effervescence, l’agriculture urbaine regroupe de nombreux acteurs aux caractéristiques et aux priorités différentes. Le documentaire montre deux mouvements distincts au sein de la même appellation d’agriculture urbaine.

Il y a d’abord un mouvement citoyen de retour à la terre qui consiste à se réapproprier les espaces urbains délaissés (friches, pieds d’arbres, toitures, etc.) pour y créer des potagers participatifs. Jardins partagés, familiaux, permis de végétaliser : tous relèvent de cette agriculture urbaine que l’on qualifie de « low tech ». Les acteurs de ce pan de l’agriculture urbaine sont bien sûr les citadins mais également les collectivités qui mettent une partie de leur patrimoine foncier à disposition pour la réalisation de ces projets. C’est essentiellement de ce type d’agriculture urbaine dont il est question dans les articles de La Ville Pousse pour ses multiples vertus directes et indirectes : revalorisation des sols, sensibilisation des citoyens aux enjeux environnementaux, bénéfices pédagogiques, solidarité entre voisins, etc.

L’agriculture urbaine « high tech » regroupe de son côté des acteurs économiques : entreprises, start-ups… Il s’agit pour beaucoup de projets dits hors sol (sans contact direct avec la terre), d’aquaponie, d’hydroponie, de tours maraîchères comme on peut en apercevoir dans le film. Les objectifs de cette agriculture urbaine sont d’abord productifs et financiers : il s’agit de cultiver fruits et légumes en grande quantité en ville, à proximité des acheteurs. On est bien dans le cadre de circuits courts, puisque la distance entre le producteur et le consommateur est réduite à son minimum. Mais comme le montre le documentaire lors de l’interview d’Antoine Lagneau, coordinateur de l’Observatoire de l’Agriculture Urbaine de Natureparif, le modèle de l’agriculture urbaine « high tech » pose problème pour plusieurs raisons. En ne respectant pas la saisonnalité des produits et en déconnectant la production agricole des sols, ce mouvement ne participe pas à la sensibilisation des citadins à la nécessité de repenser notre alimentation et de la réadapter aux capacités de production des agriculteurs français. Le message véhiculé par l’agriculture urbaine « high tech » peut se lire ainsi : puisque nous sommes en capacité de produire fruits et légumes toute l’année en ville à l’aide de nouvelles technologies, nous pouvons désormais nous passer des surfaces agricoles rurales. Ce postulat contribue à justifier l’artificialisation des sols en périphérie des villes par le grignotage progressif des parcelles agricoles, qui détruit à la fois les ressources naturelles et les vies professionnelles des agriculteurs.

Un exemple d’agriculture urbaine « high tech » : les fraises cultivées par la start-up Agricool dans un conteneur en plein Paris

Ce que le film « Nourrir une métropole » montre très bien, c’est que ces mouvements d’agriculture urbaine véhiculent des valeurs si différentes qu’il est nécessaire de faire un choix entre ces deux modèles « low tech » et « high tech ». Ce choix relève en grande partie de la décision politique : les élus locaux privilégient un mode de pensée plutôt qu’un autre dans le cadre de leur politique d’aménagement du territoire et lors des appels à projets. Le concours Inventons la métropole, dont les résultats ont été dévoilés il y a quelques semaines, en est un exemple : les collectivités du Grand Paris ont fait un appel à candidatures pour repenser des lieux de leurs territoires (gares, friches, etc.). L’agriculture urbaine faisant partie du cahier des charges des candidats, il est intéressant de se pencher sur les projets privilégiés par les collectivités, certains plutôt orientés « low tech », d’autres résolument « high tech ».

Quels choix pour le citadin ?

Enfin, le documentaire met en lumière un dilemme particulièrement complexe : celui de l’acheteur. Nombreux sont les citadins du Grand Paris qui souhaitent aujourd’hui s’alimenter et consommer au mieux. Alors que choisir ? S’approvisionner en Amap : c’est une excellente option pour encourager les circuits courts, encore faut-il pouvoir trouver une petite place sur les listes d’attente franciliennes. Mais les produits des Amap sont très rarement issus de l’agriculture biologique. Faire ses courses en supermarché Bio alors ? Une bonne solution pour sa santé, mais les produits des grandes enseignes Bio proviennent très souvent de pays lointains, particulièrement si l’on est amateur de produits exotiques (bananes, avocats, chocolat, café…). Il existe trop peu de solutions pour celles et ceux qui souhaitent à la fois réduire leur impact environnemental et préserver leur santé.

Les chiffres du GAB IDF

Pour le Groupement des agriculteurs Bio d’Ile-de-France (GAB IDF), la volonté des agriculteurs est bien là : en 2015 et 2016, on compte 52 nouvelles exploitations en Bio sur le territoire francilien, soit près de 4 000 hectares. Conscients de la demande du côté des consommateurs, les agriculteurs d’Ile-de-France souhaitent être encouragés à l’installation ou la conversion de leurs cultures en Bio. Mais les actes ne suivent pas les discours politiques, à l’image de la récente décision du gouvernement de supprimer le financement d’État de l’aide à la conversion en Bio et l’annonce d’un objectif de développement de l’agriculture biologique inférieur à la dynamique actuelle du marché. Pour réconcilier les enjeux des producteurs et des consommateurs dans le Grand Paris, il devient pourtant indispensable de redonner de la valeur aux sols et aux ressources naturelles dont nous disposons.

Si l’agriculture urbaine est un outil formidable à la portée des citoyens pour se réapproprier des espaces vacants en villes et s’éveiller aux enjeux alimentaires, environnementaux et sociaux d’aujourd’hui, il faut donc veiller à ce que son pendant commercial ne mette en péril les véritables approvisionneurs du Grand Paris.

Le film de Wilfrid Duval permettra à chacun de se faire son avis sur la question !

L’esprit de résistance des Jardins des Vertus d’Aubervilliers

En contrebas du Fort d’Aubervilliers, au pied de grands ensembles et à l’intersection de trois communes franciliennes (Aubervilliers, Bobigny et Pantin) se trouve une oasis : les jardins familiaux d’Aubervilliers, où des dizaines d’habitants des alentours cultivent leurs fruits et légumes. Depuis 1935, l’association des Jardins des Vertus gère 2600 m² de terre, répartis en 85 parcelles. L’accès aux lieux est réservé aux adhérents et à leurs invités : il ne s’agit pas de jardins partagés ouverts sur la rue tels qu’on les voit aujourd’hui en centre-ville, les Jardins des Vertus appartiennent au genre des « jardins familiaux ». Hérités d’un engouement né il y a 150 ans en pleine industrialisation des sociétés occidentales, ils représentent encore l’esprit de liberté et d’émancipation qu’on leur attribuait alors.

Des jardins ouvriers aux jardins familiaux

C’est à partir de la seconde moitié du 19e siècle que les bienfaits du travail de la terre sont vantés à la fois par les sociétés de bienfaisance chrétiennes, la doctrine terrianiste et l’éthique paternaliste des patrons de l’époque. On s’accorde à penser que les ouvriers citadins de la Révolution industrielle ont besoin d’un espace autre que leurs logements pour leurs loisirs et participer à la subsistance de leurs familles : des parcelles de jardins. Mis à disposition des patrons qui y voient une opportunité d’occuper les ouvriers pendant leur temps libre et les empêcher de consacrer du temps à fomenter des actions collectives qui mettraient à mal la hiérarchie, les parcelles de jardins à destination des ouvriers se développent rapidement.

Plan des parcelles des jardins familiaux

L’expression de « jardins ouvriers » apparaît en 1890 pour désigner ces grands espaces de cultures divisés en parcelles rectilignes. Il s’agit à la fois d’une pratique individuelle de jardinage (chaque jardinier dispose de sa propre parcelle) et d’une gestion collective (ces parcelles sont situées dans un espace partagé, souvent géré par une association). La Ligue du Coin de Terre et du Foyer, qui joue alors le rôle de fédération des jardins ouvriers, recense en 1912 plus de 18 000 jardins. L’entre-deux guerres est une période décisive dans le développement des jardins ouvriers, où l’on dénombre 47 000 jardins en 1920 et jusqu’à 75 000 jardins en 1938. L’arrivée de la seconde guerre mondiale et les difficultés d’approvisionnement des villes en denrées alimentaires accroissent encore l’intérêt des citadins pour ces jardins : on arrive à la fin de la guerre à 250 000 jardins ! Ce nombre décline durant les décennies suivantes avec la construction de nombreux logements en zones périurbaines qui grignotent progressivement les terrains des jardins ouvriers.

Grands ensembles et agriculture : la recette des jardins familiaux

Marquée par le paternalisme patronal de ses origines et le parrainage du Régime de Vichy pendant la guerre, l’expression de « jardins ouvriers » est peu à peu remplacée dans les années 1950 par celle de « jardins familiaux ». Toujours utilisé aujourd’hui, le terme désigne ces grands espaces de cultures généralement en zone urbaine ou péri-urbaine divisés en parcelles individuelles. Chaque famille possède un bout de terrain qu’elle est tenue d’entretenir et pour lequel elle paye une redevance. Ces jardins sont donc très différents des jardins partagés en cœur de villes, à la fois par leur gestion et par la surface des cultures. Fiers de ce patrimoine vert, les quelques 800 associations de jardins familiaux existant aujourd’hui doivent défendre leurs vertus environnementales, sociales et pédagogiques pour survivre aux projets d’aménagement du territoire.

Les Jardins des Vertus

Un jardinier dans sa parcelle

Aux Jardins des Vertus d’Aubervilliers, les parcelles attribuées aux jardiniers sont grandes : entre 200 et 300 m² pour la plupart. Chaque parcelle dispose d’une cabane, souvent construite de bric et de broc et évoluant selon les envies des propriétaires successifs. Les parcelles sont délimitées par des clôtures avec portillons donnant sur l’allée commune. A la fois par les types de cultures qui y sont pratiqués et par l’aménagement des espaces, on remarque rapidement que toutes les parcelles sont différentes : certaines ressemblent à de véritables exploitations agricoles, bien organisées en lignes et minutieusement désherbées, alors que d’autres sont plus sauvages et allient la culture de comestibles avec des fleurs et des espaces en friches. Les adhérents sont tenus d’entretenir leurs parcelles, de risque de se les voir réattribuer par le bureau de l’association à de nouveaux adhérents plus motivés.

L’ambiance est paisible et familiale au Jardin des Vertus. Chacun s’occupe de son terrain, souvent avec des membres de la famille qui viennent aider ou se détendre. Les relations entre les jardiniers se résument la plupart du temps à des saluts cordiaux mais il arrive que des événements soient organisés sur la parcelle de l’association, c’est-à-dire un espace réservé aux petites fêtes et barbecues.

Selon la thèse menée au début des années 2000 par Françoise Dedieu, la plupart des adhérents vivent en appartement aux alentours. Les plus de 60 ans sont largement majoritaires, souvent retraités de métiers d’ouvriers ou d’employés. Autre caractéristique marquante des jardiniers : ils ont des origines culturelles très diversifiées. Marocains, Sénégalais, Chinois, Portugais, Espagnols, Italiens… Cette mixité transparaît dans ce que les jardiniers cultivent, chacun amenant de son pays d’origine des fruits et légumes typiques.

Un patrimoine menacé ?

Ces jardins ont bien de nombreuses vertus : ils permettent aux personnes isolées de sortir de chez elles et de rester actives, ils favorisent l’échange entre des voisins qui ne s’adresseraient peut-être pas la parole autrement et ils apportent une qualité paysagère et environnementale indéniable à ce contexte urbain. Pourtant, les jardiniers d’Aubervilliers sont régulièrement menacés par de nouveaux projets d’aménagement. Dernière inquiétude en date : le réaménagement du Fort d’Aubervilliers dans le cadre de la construction du Grand Paris.

Les Jardins des Vertus se situent entre deux chantiers majeurs du Grand Paris : d’un côté le prolongement de la gare du Fort d’Aubervilliers qui accueillera la ligne de métro Grand Paris Express à l’horizon 2025, de l’autre le réaménagement complet du Fort d’Aubervilliers notamment par la construction d’un écoquartier. Le chantier permettant d’accueillir la nouvelle station de métro a déjà démarré, et il implique d’ores et déjà de supprimer une partie des parcelles des Jardins des Vertus situées sur l’une des bordures extérieures. L’écoquartier, lui, a été conçu dans le cadre d’une concertation publique qui prévoit la préservation des jardins familiaux. Seulement, il est maintenant question de « désenclaver » l’écoquartier du Fort d’Aubervilliers en le reliant à la gare de métro de la future ligne 15 : comment passer outre les jardins familiaux qui sont précisément à cet emplacement ?

Les jardins familiaux sont pris en tenaille entre l’aménagement de la ligne 15 (emprise en contour bleu en haut de l’image) et l’écoquartier (emprise en vert et jaune)

Les jardiniers inquiets ont commencé à organiser leur action : il n’est pas question pour eux de laisser disparaître peu à peu leurs parcelles de jardins familiaux, patrimoine historique et social d’Aubervilliers, au profit de nouvelles installations. Reste à savoir si leurs voix continueront d’être entendues par les aménageurs du Grand Paris.

Comment créer mon jardin partagé ? (3/3) : La vie au jardin

Enfin ! Vous avez le lieu, vous avez le groupe, vous allez pouvoir entrer au cœur du projet !

On peut vite se retrouver déstabilisé face au nombre de choses à mettre en place dans un jardin partagé, ce petit guide vous permettra de ne pas oublier les essentiels.

Cultiver

Un jardin partagé ça sert à beaucoup de choses, mais ça passe d’abord par des cultures. Si vous commencez à vous y mettre au printemps il y aura bien plus de travail à engager qu’en plein hiver. Pour vous aider là-dessus et programmer vos premiers semis, je vous invite à consulter ce très bon calendrier des cultures de la Ferme de Sainte Marthe.

La clé pour les jardiniers débutants est de commencer par ce qu’il y a de plus simple. Si le temps vous le permet, commencez par planter des radis, des courgettes, des salades, des aromatiques (basilic, thym, ciboulette…). Selon la variété on privilégiera des graines à semer en petits godets, directement dans votre potager ou bien des petits plants à acheter prêts à être enterrés. Vous trouverez énormément d’aide dans la littérature ou sur Internet pour vous accompagner étape par étape et vous donner un peu plus confiance (un exemple ici). Mieux encore, appuyez-vous sur les participants du jardin qui auront sûrement des savoir-faire ou faites appel à vos proches qui sont déjà bien avancés dans l’art du jardinage.

Si vous le pouvez, essayez de favoriser l’utilisation de semences biologiques, non-hybrides F1 et dites libres de droit : contrairement aux semences distribuées par les géants de l’agroalimentaire comme Monsanto, celles-ci participeront à la biodiversité de votre jardin et vous pourrez en plus récupérer vos graines en fin de saison pour les utiliser l’année d’après (plus d’infos à ce sujet ici). Pour cela, fournissez-vous auprès de Kokopelli ou Germinance par exemple.

Jardinage collectif au 56 Saint Blaise, à Paris

Arroser

La clé pour l’arrosage dans un jardin partagé, c’est l’organisation. Généralement, on s’arrange entre jardiniers pour établir un planning : qui arrose, quel jour, quelles parties du jardin ? Un élément essentiel lorsque l’été arrive et que l’arrosage tous les soirs devient indispensable. Attention en particulier aux vacances d’été ou les absences de chacun peuvent mettre à mal une bonne partie des récoltes…

Répartition de l’arrosage dans un jardin partagé

Vous pouvez par exemple afficher un plan du jardin avec toutes les parcelles et désigner des jardiniers responsables de l’arrosage pour parcelle. Ou alors vous décidez que tous les soirs, un ou deux participants font la corvée d’arrosage pour tout le monde. L’essentiel est d’avoir un petit document que chacun peut voir, au jardin ou sur Internet, qui garantit que vous aurez bien des récoltes.

Pour d’autres idées d’outils de communication au sein du groupe, vous pouvez écouter les conseils d’Amandine, du Jardin des coopains à Paris ici.

Composter

Si vous jardinez dans le souci d’une bonne gestion écologique, vous passerez inévitablement par la mise en place d’un compost. Le compost est le résultat de la dégradation des matières organiques par l’action de l’air et de bactéries, champignons et de la micro-faune. Il permet d’amender le sol du jardin, c’est-à-dire le rendre plus fertile, plus vivant. Il existe de nombreuses façons d’utiliser le compost (cultures en lasagne, keyholes…) mais le plus classique reste de mélanger du compost à de la terre pour de la culture en bacs, ou bien de l’épandre directement au sol si vous avez des parcelles en pleine terre.

La bonne nouvelle c’est que pour obtenir du compost frais, gratuit et de bonne qualité, vous avez déjà tous les ingrédients essentiels : vos déchets de jardin (broyat, petits branchages, paille…) et de cuisine (épluchures de légumes, marc de café avec son filtre, sachets de thé…). Si vous démarrez un compost à plusieurs participants, il vaut mieux vous en tenir à ces éléments les plus simples. Une fois que vous serez plus aguerris dans la gestion du compost, vous pourrez ajouter d’autres types d’aliments, comme des restes de repas par exemple.

Exemples de composteurs

Vous devez d’abord avoir un composteur à disposition. Il s’agit d’un grand bac avec une trappe sur le dessous qui permet de récolter le compost une fois mûr. Renseignez-vous auprès de votre collectivité ou du syndicat des déchets auquel votre commune appartient, il arrive très souvent que l’on puisse en obtenir un gratuitement. Cela vaut également pour les bioseaux, ces petits seaux verts qui permettront à chacun de stocker les déchets de cuisine avant de les amener au compost.

Ensuite, décidez collectivement du mode de gestion du compost (accès libre ou contrôlé, nomination d’un référent pour surveiller l’état du compost, quelle utilisation au jardin…). Attention aux trois règles d’or indispensables pour que le compost en devienne vraiment un et ne soit pas abandonné à l’état de poubelle :

  • Tous les apports doivent être suffisamment petits pour être compostés par les micro-organismes. Lorsque vous mettez une pomme, il faut au moins la découper en quatre morceaux. Lorsque vous mettez des branchages, fractionnez-les en petits tronçons. Pensez aux bactéries et aux vers qui doivent décomposer la matière, facilitez-leur la tâche ou votre compost mettra des années à se faire !
  • Lorsque vous apportez vos déchets de cuisine dans le composteur, mélangez toujours avec la même quantité de matières dites « sèches » (broyat, branchages…). Inutile de remuer tout le compost à chaque fois, mélangez simplement à l’aide d’une petite griffe tous ces nouveaux éléments sur le dessus. Autrement vos déchets vont simplement macérer et seront trop humides pour être décomposés, et vous finirez sans compost et avec une odeur bien déplaisante…
  • Ni trop humide, ni trop sec. Lorsque vous serrez dans votre poing le compost, il doit être légèrement humide mais ne doit pas goutter. Si votre compost est très humide, ajoutez du carton ou du broyat pour absorber l’excès d’eau. Dans le cas d’une grande sécheresse au contraire n’hésitez pas à arroser.

Un compost bien vivant

Si vous faites des apports fréquemment (pensez à vider votre bioseau une fois par semaine chacun, toujours en mélangeant avec cette fameuse matière sèche pour équilibre le tout), vous obtiendrez au bout de quelques mois un beau compost bien noir, vivant, qui a la même odeur que le sol humide de la forêt. Reste simplement à l’utiliser le plus possible au jardin et vous assurez la pérennité de vos cultures.

Récolter

Après tout ce travail, vous allez enfin pouvoir récolter ! Que vous ayez prévu de répartir les récoltes ou de les utiliser pour un repas partagé, ce moment est un accomplissement pour le groupe et votre projet, surtout la première année. Vous vous êtes lancés, il y a sans doute eu des loupés, mais ça y est vous pouvez déguster le fruit de vos efforts !

C’est la période idéale pour se retrouver autour d’un moment festif au jardin et de parler de vos projets pour la suite de la saison.

S’ouvrir

Votre lieu et vos expériences peuvent se partager avec les écoles

Quel que soit le stade où en est le jardin, il est toujours intéressant  de laisser la porte ouverte pour les curieux qui voudraient jeter un œil. Cela permet des échanges, des rencontres et parfois de nouvelles recrues viennent prendre part au projet elles aussi. L’organisation d’événements permet aussi de s’ouvrir sur le quartier : une inauguration peut être une première idée pour se familiariser avec vos voisins et leur expliquer votre démarche.

A mesure que vous vous sentirez plus à l’aise dans votre gestion du jardin, vous serez peut-être amenés à partager ce lieu et vos connaissances avec de nouveaux acteurs. La demande peut venir d’écoles, de centres de loisirs, d’associations de quartiers… Vous pouvez alors décider collectivement d’un nouveau mode d’organisation : est-ce que vous organiserez des visites ponctuelles du lieu ? Ou est-ce que vous leur confierez un bout de jardin ? Serez-vous volontaires également pour accueillir des événements n’ayant rien à voir avec le jardinage, comme des ateliers de couture ou de bricolage, des projections, des conférences ?

A ce stade, votre jardin partagé est créé et fonctionnel. Mais il y a toujours énormément d’opportunités pour le renouveler et y associer de nouveaux usages ! Ne vous privez pas d’imaginer de nouveaux projets au fil du temps pour en faire un espace ouvert, mouvant et vivant.

Comment créer mon jardin partagé ? (2/3) : Le groupe

Un lieu seul, si beau soit-il, ne suffirait pas à créer un jardin partagé. La véritable essence du projet est bien sûr le groupe de personnes mobilisé autour de cet espace commun. L’essentiel pour que tout se passe bien étant de poser des règles de vie communes assez tôt.

Recruter les participants

Avant même de faire les premiers semis, les collectivités ou les bailleurs encouragent les volontaires à se manifester pour prendre part au projet de jardin et à construire ensemble leur mode de fonctionnement. Certaines mairies demandent même à ce qu’une association soit déjà constituée pour donner accès aux lieux. Une phase qui peut s’avérer longue et laborieuse pour de habitants qui ne se connaissent pas !

Premiers temps de rencontres entre les participants

La première étape est donc l’appel aux volontaires. Peut-être que le propriétaire du terrain (collectivité ou bailleur) s’en chargera via ses outils de communication ou que quelques habitants porteurs du projet seront missionnés pour passer le mot aux voisins des résidences alentours. Dans tous les cas, il y aura une première rencontre qui sera pour chacun l’occasion de se faire une idée du projet, des personnes impliquées et de décider si cela correspond ou non à ses attentes.

A partir du moment où un petit groupe de personnes est mobilisé (généralement autour de 10 ou 15 habitants du quartier), il est primordial d’aborder ensemble la question des motivations. Que cherchez-vous dans ce projet ? Un lieu pour jardiner, discuter, faire connaissance, organiser des moments festifs ? Comment l’imaginez-vous, aujourd’hui et plus tard ? Toutes ces questions permettront déjà de mieux connaître les personnes en face de vous, repérer les affinités ou les points de désaccord qui pourraient émerger, mais surtout de commencer à esquisser un lieu qui vous donne envie.

Dessiner le jardin collectivement

Il est maintenant temps de se mettre autour d’une table et de parler de l’aménagement de votre futur jardin. Munissez-vous d’un plan sur lequel vous pouvez vous appuyer pour réfléchir collectivement. D’abord, il est essentiel de prendre en compte les installations présentes sur le site et les aménagements qui sont envisagés par le propriétaire du terrain : où se trouve le point d’accès à l’eau ? Y a-t-il un lieu de stockage du matériel ? Une serre pour les semis ? Existe-t-il une ou plusieurs entrées sur le terrain et faut-il privilégier tel ou tel cheminement ?

Une fois ces premiers éléments fixés sur le plan, il est temps de parler de l’emplacement des parcelles de culture. Que ce soit dans le cas de parcelles individuelles (chacun jardine sur sa propre parcelle), un système entièrement collectif (tout le monde jardine sur toutes les parcelles), ou une organisation hybride (en plus de parcelles individuelles, une grande parcelle collective est entretenue par tous), il va falloir s’organiser. Si la collectivité est fortement impliquée dans le projet, elle peut vous soumettre différents cas de figure ou faire un certain nombre de choix pour vous. Mais l’essentiel pour vous, en tant que groupe d’habitants qui portera le projet, est d’évoquer toutes ces questions ensemble pour se mettre d’accord sur les grandes lignes du fonctionnement du jardin.

Dessin collectif du futur jardin

Cette phase de co-construction du projet est l’une des plus délicates, car il faudra simultanément apprendre à se connaître entre participants, prendre en compte les volontés individuelles et s’accorder sur une démarche collective et des règles de vie qui l’accompagnent. Si vous ne bénéficiez pas d’accompagnement par la collectivité ou le bailleur, il est possible de demander à faire appel à des structures extérieures qui accompagnent ce type de projets. En Île-de-France, l’association Graine de Jardins propose depuis plusieurs années de suivre la création et la gestion de nouveaux jardins partagés. Si vous souhaitez plutôt concevoir le jardin à l’aide d’une méthode de design en permaculture, votre choix pourra se porter sur l’association Urbanescence, spécialiste de ces questions. Ces prestations ayant un coût, c’est généralement le propriétaire du terrain qui accepte ou non d’investir dans ces solutions.

Vers l’association et l’auto-gestion

Au terme de ce travail et de ces temps d’échanges, le groupe aura déjà changé. Certains se seront désistés, d’autres auront trouvé leur place au sein du « noyau dur », et vous aurez peut-être aussi de nouvelles têtes à inclure dans le projet. A l’issue de la phase de réflexion sur l’aménagement du jardin, vous aurez ainsi une composition assez fidèle de ce que sera votre groupe de participants. Généralement, c’est le moment où on signe un règlement intérieur : les signataires de ce document constituent le groupe mobilisé autour du jardin, au moins pour un temps.

L’important est de formaliser cette composition du groupe, de préférence par la mise en place progressive d’une association. La constitution en association peut intervenir à tous moments de la vie du jardin partagé (quelques semaines, mois, un an) et a plusieurs vertus : elle permet de parler de façon régulière des problématiques du jardin et d’attribuer à chacun une ou plusieurs responsabilités pour les gérer. Un.e président.e, un.e secrétaire, un.e trésorier.e… Tous ces rôles et surtout les discussions autour de ces rôles doivent permettre à chacun de prendre sa place, de formaliser auprès des autres son investissement et de répartir les tâches en cas de problème dans le projet commun, mais aussi pour construire de nouveaux défis pour le jardin (participation à des appels à projets, organisation d’événements, nouveaux aménagements, etc.) sur la durée. Certains jardins partagés font le choix de présidences tournantes ou d’un mode de gouvernance horizontal plutôt que pyramidal. Toutes les formules sont valables, à partir du moment où elles permettent de parler de l’avenir du jardin et du rôle que chacun souhaite avoir !

Et, point non négligeable, la constitution en association vous permettra d’être beaucoup plus indépendant vis-à-vis du propriétaire du terrain, que ce soit une collectivité ou un bailleur. Comme évoqué dans l’article consacré à la gestion du lieu, vous pouvez en tant qu’association avoir la preuve de votre occupation légitime du site via la signature d’une convention de mise à disposition du terrain, ce qui vous donne davantage de garanties juridiques. La constitution en association permettra par ailleurs de toucher des subventions diverses (renseignez-vous auprès de la Ville, de la Région, de certaines Fondations) et de vendre des produits pour réinvestir dans du petit matériel ou de nouveaux aménagements.

La constitution d’une association permet au groupe de s’autonomiser © Le Jardin des Coopains

Comment créer mon jardin partagé ? (1/3) : Le lieu

Si vous n’avez pas été sollicité directement par votre mairie, bailleur ou une association de quartier pour participer à la création d’un jardin partagé et que vous souhaitez prendre les devants, la première étape est de trouver un lieu pour votre projet. Avant toute démarche auprès de vos voisins ou de la commune, il vaut mieux avoir déjà repéré un terrain viable, qui dispose des qualités requises pour en faire un espace d’agriculture urbaine. Lorsque vous solliciterez le propriétaire, vous faciliterez ainsi l’avancée du projet en ayant recueilli les informations nécessaires à la mise en œuvre et apparaîtrez d’autant plus sérieux dans votre démarche.

Repérer un terrain viable

Une friche en centre-ville

Commencez par vous balader dans votre ville ou votre quartier et essayez de trouver des espaces vacants, qui ne servent ni de lieu d’habitation, ni de siège à une quelconque structure et qui semblent inoccupés. Le but étant de trouver un terrain suffisamment grand, sans occupant et donc potentiellement disponible pour accueillir votre projet. Ces friches deviennent rares dans des contextes urbains très denses, mais on a parfois de belles surprises en fouillant un peu ! Attention toutefois aux indices qui laisseraient penser que le terrain est déjà réquisitionné en vue d’un chantier (panneaux de permis de construire, délimitations au sol…).

Il est également possible de s’intéresser aux espaces verts situés en pied de votre immeuble. Quelques pelouses qui servent davantage aux chiens durant leurs promenades qu’aux habitants eux-mêmes peuvent souvent s’avérer de très bons espaces pour installer quelques bacs pour jardiner.

Dans tous les cas, pensez d’ores et déjà à vérifier que le terrain est suffisamment exposé (plutôt le matin ou l’après-midi ? Une partie de la surface reste-t-elle à l’ombre en permanence ?). Vous auriez des difficultés à aménager un jardin partagé dans un lieu qui ne bénéficie qu’une heure ou deux d’ensoleillement par jour. Faites-vous également une idée de la qualité du sol : est-ce de la terre ? Du gravier ? Une dalle ? Est-ce que cultiver en pleine terre pourrait être envisageable ou s’agira-t-il d’un projet hors-sol, avec des bacs par exemple ?

Plus important encore : est-ce que vous imaginez votre projet sur ce terrain ? S’il y a déjà quelques comestibles comme des arbres fruitiers, cela peut être encourageant. Ne vous laissez pas décourager par les hautes herbes et prenez le temps de dessiner mentalement votre jardin…

Exemple de transformation d’une friche à Gennevilliers (92)

Amorcer les démarches administratives

Une fois que vous avez un lieu en tête, renseignez-vous sur son propriétaire : est-ce que le terrain appartient à la mairie ? Une autre collectivité ? Un bailleur ? Une structure qui possède du patrimoine urbain, type EDF ou SNCF ? Cette donnée va rapidement déterminer si oui ou non vous pouvez imaginer votre projet. Il est possible de contacter votre mairie pour avoir des renseignements sur le cadastre ou tout simplement demander aux voisins qui auront peut-être l’information. Une fois le nom du propriétaire en poche, il est temps de le contacter. Lorsqu’il s’agit d’une collectivité ou d’un bailleur social, vous serez souvent orienté assez rapidement sur la personne-ressource qui pourra répondre à vos questions et qui sera la première à informer de votre projet.

C’est le propriétaire du terrain qui discutera avec vous des aménagements à penser sur le site : y a-t-il un point d’eau ou faut-il en installer un ? Est-il nécessaire de faire analyser la terre et de mesurer la pollution du sol ? Faut-il acheter une cabane à outils et du matériel, et si oui le propriétaire peut-il en assumer la charge financière ? Ces considérations détermineront sûrement la faisabilité du projet et le propriétaire du site pourra vous donner une réponse définitive pour mettre en route (ou non) le jardin partagé. A ce stade, le plus dur est fait !

Bon à savoir : Certaines collectivités s’engagent à aménager les sites de jardins partagés « clés en main » et prennent en charge les gros travaux (décaissement du sol, apport de terre végétale, branchement au réseau d’eau…). S’il existe déjà un certain nombre de jardins partagés à l’endroit où vous vivez, il y a de fortes chances pour que ce soit le cas ! Renseignez-vous auprès des outils de communication de la collectivité (site Internet, journal local…).

Un lieu que vous pourrez investir… sous conditions

Une fois que vous avez l’autorisation de créer votre jardin partagé sur ce lieu, n’oubliez pas que vous devrez respecter certaines règles fixées par le propriétaire. Généralement, la formalisation de ces règles se fait via la signature d’un règlement intérieur. Selon les cas, il sera rédigé uniquement par le propriétaire ou en concertation avec les participants du jardin partagé. L’important est de déceler dans ce règlement ce qui devra être pris en compte dans vos modes d’organisation au jardin. Comme critères récurrents on peut évoquer :

  • l’interdiction d’allumer des feux (pensez à bien préciser avec le propriétaire les conditions pour les barbecues… cela pourrait vous intéresser une fois l’été arrivé),

    Jardin en bacs en pied d’immeuble
  • les horaires d’ouverture et l’interdiction de gêner le voisinage : généralement interdit d’accès la nuit, voyez avec le propriétaire si vous pourrez obtenir dérogation lors de l’organisation d’événements festifs, par exemple,
  • l’obligation de cultiver les comestibles en bacs : si le propriétaire suspecte que la terre est polluée, il peut exiger que vous cultiviez des comestibles uniquement hors-sol, c’est-à dire dans des bacs remplis avec du terreau et non pas à même la terre. Il peut également décider de mener des travaux pour importer de la nouvelle terre sur place et vous laissent planter directement au sol.

Si vous êtes constitués en association, vous serez sans doute amenés à signer un second document : il s’agit de la convention de mise à disposition du terrain. C’est le seul papier qui atteste de votre droit d’occuper le site. Selon les propriétaires, la signature de ce document peut être une condition sine qua non pour que vous puissiez avoir accès au terrain (auquel cas vous devrez vous constituer en association avant même de jardiner), ou elle peut être signée plusieurs mois, voire années après le début du projet. Tout dépend de la flexibilité et de la réactivité de votre interlocuteur ! La convention de mise à disposition pose elle aussi quelques conditions à respecter, mais celles-ci relèvent généralement du bon sens : gestion des clés, accès au site, travaux, etc.

Tout au long de la vie de ce jardin partagé, il faudra garder en tête que ces règles sont la garantie pour le propriétaire que vous êtes en mesure de gérer de façon responsable son terrain… et qu’il peut vous laisser organiser la vie au jardin comme vous l’entendez !

Damien Deville : l’agriculture urbaine comme stratégie alimentaire de crise

Damien Deville, agro-écologue et anthropologue spécialisé en politique environnementale, mène actuellement une thèse à l’INRA de Montpellier et à l’Université Paul Valéry portant sur les pratiques d’agriculture urbaine dans les villes en crise en Méditerranée. Il observe et s’interroge sur l’émergence de pratiques citoyennes par les plus précaires dans des contextes de difficultés sociales et économiques provoquant un fort taux de chômage. Son travail permet de se demander si les pratiques de jardinage peuvent devenir des outils d’égalité sociale pour les plus précaires.

J’ai eu le plaisir de discuter de ces sujets avec Damien lors d’un entretien au mois de Mai 2017.

Lisa Bertrand – Ta thèse porte donc sur un type d’agriculture urbaine assez inédit ?

Damien Deville – Dans la littérature scientifique, on a tendance à diviser l’agriculture urbaine qui se passe dans les pays du Sud et celle qui se passe dans les pays du Nord. Dans le Sud on fait ça pour se nourrir, voire pour entreprendre. Au Nord, c’est plutôt des jardins potagers qui ne sont pas orientés sur la production mais qui tissent du lien social à l’échelle du territoire ou qui ont une portée éducative. Finalement nous on est parti de l’hypothèse que dans les villes en crise au Nord, on va avoir des formes hybrides entre ces deux modèles. Et c’est vraiment ce qu’il se passe : dans ces villes j’observe un gradient des pratiques de jardinage, de la production agricole au loisir. On va avoir par exemple des jardins familiaux très productifs, à tel point que l’on peut parler de formes entrepreneuriales. Les jardiniers passent l’équivalent d’un temps plein à leur pratiques d’agriculture urbaine et cherchent à en vivre, potentiellement à en tirer un salaire.

LB – Quand tu dis « jardin familiaux », tu penses à des parcelles individualisées par familles ?

DD – J’observe deux types de jardins familiaux, les premiers sont fédérés sous forme associative et sont en général d’anciens jardins ouvriers. Les autres sont de formes privées : sur des zones non constructibles, les particuliers propriétaires divisent eux-mêmes leurs jardins en parcelles individuelles qu’ils louent ensuite à d’autres personnes. Ce deuxième type est intéressant parce qu’on a affaire à des pratiques beaucoup moins encadrées et institutionnalisées, et surtout plus productives. On y voit aussi plus d’élevage, surtout des poules et des lapins.

LB – Comment des particuliers pensent-ils à louer leurs jardins privés ?

DD – C’est dû aux contextes locaux des villes où j’observe ces pratiques, Alès et Porto. Ce sont deux villes très différentes mais qui sont toutes les deux actuellement dans une phase que l’on peut qualifier de crise économique, si l’on tient compte du taux de chômage et des indicateurs de précarité. A Alès, les personnes qui louent ces terrains sont installées sur des zones inondables, souvent un héritage familial qu’elles mettent en location une fois parties pour des villes plus attractives et compétitives.

Un jardinier au travail à Porto © Damien Deville

LB – Justement, au sujet des villes sur lesquelles tu bases ton étude, pourquoi Alès et Porto peuvent-elles être qualifiées de villes en crise ?

DD – A Alès, on est au cœur d’un ancien bassin charbonnier, les mines de charbon employant à l’époque plus de 20 000 ouvriers, sans compter toutes les activités économiques en lien avec l’exploitation du charbon. La désindustrialisation de la France a provoqué la fermeture des mines et de l’industrie de métallurgie, et Alès a perdu de son attractivité. Aujourd’hui la région essaye d’attirer de nouvelles activités capables de créer de la richesse à l’échelle locale, mais le renouvellement est encore assez lent. (…) C’est une ville qui a perdu son image de marque et qui a des difficultés à attirer une population créative. Les inégalités se creusent, il reste quelques cadres mais la plupart sont attirés par de plus grandes villes et la population ouvrière ou anciennement ouvrière, elle, reste.

LB – Et à Porto, tu rencontres le même contexte ?

DD – A Porto on est sur une crise économique un peu différente, c’est d’abord une ville riche et très touristique mais qui a souffert de la crise immobilière de 2008. On rencontre une néo-pauvreté, c’est-à-dire les classes moyennes qui se sont retrouvées avec un salaire divisé par deux, en plus des populations ouvrières qui ont perdu leurs emplois.

Jardins familiaux de Porto © Damien Deville

LB – Tu parlais de la dimension productive de l’agriculture urbaine dans ces villes en crise. J’ai du mal à imaginer quelles formes cela peut prendre dans des petites parcelles de jardins, est-ce que ces jardiniers produisent assez pour se nourrir, voire vendre leurs produits ?

DD – Tout à fait, la vente directe se pratique et est visible dans la ville par des panneaux « produits à vendre » par exemple. Ce qui permet cette productivité, c’est l’espace mobilisé par les habitants, on peut presque parler de micro-fermes dans certains cas. Et surtout ce sont des personnes qui y passent la totalité de leur temps en journée, la pratique agricole devient leur métier finalement.

LB – Une stratégie possible pour s’en sortir dans les villes en crise c’est donc d’investir un jardin et de devenir une sorte d’agriculteur informel ?

DD – Oui, c’est en tout cas une stratégie adoptée par un certain nombre. La question se pose alors de la limite entre jardinier amateur et agriculteur : dans les villes en crise, cette limite est très floue au vu de la productivité et du temps passé à cette activité. (…) Il y a l’objectif de produire le plus possible en dépensant le moins possible donc en passant par de la récupération, et surtout en se barricadant. Les jardins sont fermés par des fils barbelés, parfois trois barrières successives ou un molosse qui protège les récoltes. Ça prouve à quel point la production est importante et une source de richesse indispensable.

Plan d’un jardin informel © Dessin d’Aurélie Elaïdouni sur schématisation de Damien Deville

LB – Est-ce que dans ces cas-là, on peut dire que l’agriculture urbaine est en mesure de nourrir les villes ?

DD – Je ne crois pas que les villes puissent être auto-suffisante en termes de production alimentaire. En revanche, ces pratiques permettent de repenser les liens entre les villes et leur périphéries en créant de nouveaux flux sociaux et économiques liés à l’alimentation et d’amener les populations urbaines à s’intéresser à la production des récoltes qu’ils consomment. Ces agriculteurs informels répondent aussi à une demande de produits spécifiques peu commercialisés dans la région : menthe, petits piments et autres indispensables de la cuisine nord-africaine. Il existe une grande communauté d’origine algérienne à Alès, et l’agriculture urbaine informelle permet aussi de répondre à ces demandes localisées.

LB – On entre dans une nouvelle façon de penser la ville et la consommation alimentaire en ville.

DD – Oui mais ce que je trouve le plus important à valoriser dans les pratiques d’agriculture urbaine que j’observe tient davantage du droit à la ville : il n’y a pas que les planificateurs de l’espace urbain qui font la ville, ce sont également ces citoyens qui se réapproprient cet espace. La valorisation sociale de ces pratiques est au moins aussi importante que la valorisation économique, par la création de réseaux d’entraide par exemple. Ce sont également des lieux de créativité inédits, où l’innovation est omniprésente. Jardiner devient un acte fortement politique à l’échelle locale pour ces citoyens, ce sont eux qui composent la ville par leurs pratiques quotidiennes.

Pour en savoir plus sur le travail mené par Damien, rendez-vous sur son site : http://www.damiendeville.eu/

Des toitures végétalisées pour réguler l’effet d’îlot de chaleur urbain

Chaque année voit maintenant son lot de records de températures, en particulier dans les villes où les citadins subissent l’effet d’îlot de chaleur urbain (ICU). Les activités humaines (usines, réseaux de chaleur, véhicules…) et les surfaces bétonnées et goudronnées sont responsables de cet écart subi entre villes et campagnes, pouvant aller de 2°C à 7°C, voire 10°C en période caniculaire. Au-delà de l’inconfort de telles températures pour les citadins, l’ICU est responsable de l’aggravation de phénomènes de pollutions atmosphériques par la création de smogs et la concentration de particules au-dessus de la ville. De plus, le réchauffement climatique global renforce les risques sanitaires liés aux canicules en milieu urbain et l’ICU est à ce titre aujourd’hui considéré comme un facteur aggravant de la surmortalité des personnes vulnérables lors des fortes chaleurs estivales.

Écarts de températures liés à l’effet d’ICU en Île-de-France

Végétaliser la ville pour la rafraîchir

L’une des solutions avancées pour réguler cette conséquence de l’urbanisation est de permettre à la végétation de se refaire une place en ville pour assurer ses fonctions d’évapotranspiration. En effet, lors de la photosynthèse, les végétaux transforment l’eau liquide prélevée dans le sol en vapeur d’eau qui se diffuse ensuite dans l’air ambiant et contribue à le rafraîchir. Par ailleurs, les zones d’ombre offertes par les arbres, surtout si leur emprise est importante, permet de conserver des espaces plus frais au cœur de l’agglomération urbaine. Pour contribuer à lutter contre l’effet d’ICU les villes doivent donc être davantage végétalisées non seulement par l’aménagement d’espaces verts, mais également en multipliant les arbres d’alignement.

Evapotranspiration et ombre, les deux vertus de la végétalisation
Source : APUR 2012

Mais comment faire lorsque le foncier n’est plus disponible ? Les villes qui subissent le plus l’effet d’ICU sont justement celles qui manquent de parcelles à même d’accueillir ces espaces verts dont la surface pourrait avoir un véritable impact sur les températures. Végétaliser les toitures, ces espaces sans usage présents partout dans la ville, devient alors la meilleure alternative pour réduire l’effet d’ICU.

Investir les toitures, de l’extensif à l’intensif

De nombreux acteurs de la ville (collectivités, entreprises, écoles, etc.) se sont déjà investis dans la végétalisation de toitures. Il en existe trois types, différentiés essentiellement selon l’épaisseur de leur substrat :

Structure d’une toiture végétalisée
Source : Natureparif 2011

  • Les toitures extensives (3 à 12 cm de substrat), composées exclusivement de sédums, c’est-à-dire des succulentes rampantes qui nécessitent très peu d’entretien
  • Les toitures semi-intensives (12 à 30 cm de substrat), dont l’épaisseur permet d’intégrer graminées et vivaces
  • Les toitures intensives (>30 cm de substrat), où les arbustes et les arbres trouvent même leur place

Les toitures extensives ont un impact relativement pauvre par rapport aux toitures intensives ou semi-intensives. Si une petite épaisseur de substrat permet d’améliorer nettement l’isolation thermique du bâtiment et de protéger la toiture, elle ne contribue pas significativement au développement de la biodiversité dans la ville et à la rétention des eaux pluviales. Autant de facteurs à prendre en compte lorsque l’on cherche à diminuer l’effet d’ICU et à réhabiliter un écosystème urbain qui subit les effets du réchauffement climatique.

Trois types de toitures (de g. à d. : extensive, semi-intensive, intensive)

Plus chères et demandeuses d’entretien, les toitures semi-intensives et intensives sont donc les seules véritables solutions à envisager pour réguler l’effet d’ICU. Pour être réellement efficace, la végétalisation de la ville doit non seulement être faite sur de grandes surfaces mais également en adoptant des substrats adéquats. Aménager des jardins participatifs en toiture peut être une décision adoptée par les municipalités (comme évoqué lors d’un précédent article), les bailleurs ou encore les entreprises pour apporter de l’usage à ces lieux et assurer leur entretien.

Après le Jardin solidaire, place au Jardin sur le Toit !

Lors d’un précédent article, je racontais l’émergence, la vie et la disparition d’un Jardin Solidaire (Paris 20e) unique en son genre, à l’occasion de la parution du livre de son créateur Olivier Pinalie. A partir de 2005, après plusieurs années d’occupation de cette grande friche par les habitués et les habitants du quartier, la mairie finit par reprendre possession de la parcelle dans le cadre d’un projet de construction d’un gymnase.

Un compromis semble être trouvé : le toit du gymnase sera aménagé pour accueillir un jardin partagé, auquel les occupants du Jardin Solidaire pourront prendre part. Mais ceux-ci regrettent la reprise institutionnelle de leur démarche et préfère se dessaisir du projet. La construction poursuit malgré tout son cours : en 2009 ce gymnase végétalisé sort de terre. Environ 600 m² de bacs cultivables sont disponibles sur le toit, auquel on accède depuis la rue par un petit escalier et un ascenseur. Une oasis insoupçonnable, dans ce quartier pauvre en espaces verts !

Une co-gestion associative

Pour animer ce nouveau jardin, la Ville en confie la gestion à l’association Arfog-Lafayette. Cette association est notamment à l’origine des Jardins du Béton, un programme qui propose depuis 1999 de contribuer à la réinsertion sociale de personnes isolées par la pratique collective du jardinage. Grâce à l’embauche d’une animatrice à plein temps, de nombreux ateliers se mettent en place pour faire vivre le jeune Jardin sur le Toit, à destination des adultes, scolaires, instituts médico-éducatifs et aux résidents de maisons de repos. Lieux de mixité sociale et intergénérationnelle, ces activités organisées par l’association rassemblent des dizaines de participants.

Valérie Navarre, coordinatrice des Jardins du Béton, explique que « les personnes ont souvent des a priori tenaces, elles imaginent qu’elles vont avoir à faire à des gens sortant de prison… Réunir différents publics autour d’activités communes permet aussi de casser des préjugés ». En plus d’éveiller les consciences sociales et écologiques, l’association amène les usagers à découvrir les bienfaits d’une alimentation variée et équilibrée : des repas collectifs sont cuisinés à partir des récoltes et dégustés dans le local de l’association attenant au gymnase.

Responsable du Jardin sur le Toit pendant la semaine, Arfog-Lafayette passe le relais de sa gestion à une association d’habitants du quartier le week-end : le collectif du Jardin Perché organise lui aussi des événements autour du jardin et joue un rôle essentiel dans l’entretien des parcelles, particulièrement lors des vacances scolaires. Portes ouvertes, rencontres, bricolage à partir de matériaux de récupération sont organisés sur le toit du gymnase pour inciter les nouveaux-venus à découvrir le lieu.

Le Jardin sur le Toit a trouvé sa place

Le site présente de nombreuses contraintes, notamment à cause de son exposition permanente au soleil et au vent. Les jardiniers ont compensé la chaleur provoquée par la réverbération de la lumière par la construction collective d’une pergola qui permet de s’abriter, en particulier lors de la période estivale. Le lieu est peuplé des nombreux ajouts des écoles et des jardiniers : épouvantail, hôtels à insectes, bancs, etc. Les usagers se sont appropriés le lieu : depuis 2009, les parcelles ont changé, les cultures et les pratiques varient, jusqu’à la mise en place d’espaces d’expérimentations en permaculture.

Ce n’est plus le projet éco-citoyen et auto-géré lancé par Olivier Pinalie, mais le Jardin sur le Toit a trouvé sa vocation et constitue un vrai lieu de rassemblement pour ses différents publics. Le projet est financé et porté par la mairie, mais ce sont les associations locales qui font la différence par leur capacité à rassembler des participants et à créer du lien entre eux. Sur les vestiges du Jardin Solidaire, on assiste au passage à une nouvelle époque pour les jardins partagés, reconnus d’utilité publique par les collectivités et davantage institutionnalisés. Mais ils n’en perdent pas pour autant leur caractère spontané dans les choix quotidiens des usagers.

Crédits : Arfog-Lafayette, Kiagi

« Chronique d’un jardin solidaire », le témoignage éclairant d’Olivier Pinalie

Dans le milieu parisien des amateurs d’agriculture urbaine, un jardin est souvent évoqué comme modèle : le Jardin Solidaire. Ce lieu de convivialité, installé sur une friche de 3 000 m² du 20e arrondissement et aujourd’hui disparu, résonne encore par son originalité, son anti-conventionnalité et l’inspiration de son créateur Olivier Pinalie. Lorsque ceux qui ont connu et participé à la construction de cet espace prennent la parole, on peut encore sentir l’enthousiasme qui les a animés durant les cinq ans d’existence du jardin (2000-2005).

Alors pour raconter au mieux l’histoire du Jardin Solidaire plus de dix ans après sa disparition, Olivier Pinalie a décidé de reprendre les notes de son journal et de les assembler en chronique. L’ouvrage, paru en septembre 2016 aux éditions CNT-RP, retrace mois après mois les évolutions du projet. Malgré le style parfois grandiloquent de l’auteur, on suit avec curiosité la naissance et la vie de ce jardin unique en son genre.

Un « laboratoire de brassage vivant »

Lorsqu’il décide de s’emparer de l’immense terrain vague à proximité de son atelier de plasticien, Olivier Pinalie a avant tout l’objectif de se faire plaisir, de se laisser porter par cet entrain qui promet d’embellir son quotidien et celui de ceux qui voudront bien se joindre à lui. Armé de quelques outils et d’une volonté impressionnante, il réussit à s’entourer des jeunes qui ont élu domicile sur cette friche, puis de parias du quartier pour qui un espace libre et ouvert est l’opportunité de s’offrir une nouvelle sociabilité et de participer à un projet collectif valorisant. L’auteur ne manque pas de décrire les conflits et les difficultés rencontrées avec le voisinage, mais au fil des mois le nombre d’habitués grandit et les activités se diversifient sous leur influence : au-delà du jardinage, certains habillent le lieu de sculptures réalisées à partir de matériaux de récupération, d’autres décident de donner des cours de soutien scolaire aux enfants qui ne manquent pas une occasion de venir jouer sur le terrain… Bientôt, des projections de films ameutent des centaines de personnes dans l’un des quartiers de Paris les plus pauvres en espaces verts et en animations culturelles.

A l’heure où on se demande si les jardins partagés sont porteurs de mixité sociale, la chronique d’Olivier Pinalie apporte un éclairage rafraîchissant : dans un quartier où des populations très diverses se croisent sans jamais se rencontrer, chacun a trouvé au sein du Jardin Solidaire une bonne raison de s’investir et de se lier avec les autres occupants du lieu. Et pour cause, « il ne suffit pas seulement que [le jardin] soit ouvert à tout le monde, il faut encore intéresser les visiteurs avec un projet original ». Le jardin partagé est dans ce cas-là un formidable lieu d’expression et doit nécessairement proposer d’autres portes d’entrées que celle du jardinage. 

Est-il possible pour le « seul jardin sans gardien » de rester indépendant ?

L’existence de ce jardin est en soi un acte de résistance : contre la gentrification des quartiers populaires, les réaménagements urbains, l’abandon de l’espace public par les habitants… Quand on comprend ces motifs, la volonté de la Ville de Paris de reprendre la main sur cette friche et les activités qui y fleurissent paraît bien vaine. Et c’est un bras de fer entre la mairie et les occupants illégaux qui s’amorce et qui dure plusieurs années, sans issue apparente. D’un côté la méfiance de cette effervescence populaire incontrôlée qu’il faudra un jour ou l’autre déloger pour permettre le projet de construction d’un gymnase de suivre son calendrier ; de l’autre, la crainte de se voir expulser et d’assister à l’anéantissement de plusieurs années de travail acharné.

En ce début des années 2000, nous sommes aux prémices du développement des jardins partagés parisiens et les autorités locales ne savent pas encore quelle stratégie adopter. Une convention finit par être signée par les deux parties et pose les conditions de survie du jardin : un an plus tard, les lieux devront être libérés et les participants se consacrer à une autre parcelle. Malgré la volonté d’Olivier Pinalie et de ses acolytes de faire avorter le projet d’aménagement, rien n’y fait. Il leur est proposé deux alternatives : profiter du jardin en terrasse installé sur le toit du futur gymnase pour poursuivre leurs activités, ou bien s’implanter dans un espace réservé du Jardin Casque d’Or, un espace vert à proximité. Des espaces trop petits et trop aseptisés pour la communauté, qui refuse les deux offres.

Si ce dénouement est malheureusement prévisible, il met à jour un enjeu essentiel pour les collectivités. La volonté de développer les jardins partagés nécessite de mettre à disposition des terrains municipaux aux habitants volontaires, entente qu’il convient de protéger par des documents juridiques qui établissent clairement les responsabilités de chacun. Pourtant, cette culture de la procédure risque d’étouffer les initiatives spontanées menées par des citoyens qui n’ont pas attendu les encouragements de la Ville pour se lancer dans des projets bénéfiques à tous. Un écueil qui ne peut être évité que si les autorités locales acceptent de se défaire ponctuellement de leur autorité sur l’espace public et tout ce qui s’y déroule.

Itinéraire d’un jardinier

A travers le récit de ce projet, il est passionnant de suivre l’évolution d’Olivier Pinalie qui affine progressivement ses compétences en jardinage. Guidé d’abord par ses souvenirs d’enfance et l’esthétisme des plantes foisonnantes, il étoffe son savoir de ses observations saison après saison. Son investissement est si touchant que l’on comprend la volonté des nouveaux arrivants de se tourner vers lui pour se faire guider à travers cette jungle urbaine qu’on imagine sans limites. Les gravures qui ponctuent l’ouvrage contribuent à nous plonger dans le même état d’esprit de découverte que l’auteur. Seules manquent quelques photos de cet endroit que l’on ne peut aujourd’hui plus visiter.

Ce témoignage a beau être celui d’un lieu de partage et collectif, il en ressort surtout une histoire empreinte de convictions personnelles et de la volonté indéfectible qu’est celle d’Olivier Pinalie. Une manière de confirmer que sans au moins une personne-ressource pour fédérer le reste des participants autour d’une vision commune, il est difficile de parier sur l’émergence d’un projet. Une fois que les bases sont posées, les responsabilités peuvent ensuite être plus équitablement réparties, si les volontaires parviennent bien sûr à travailler en bonne intelligence et refusent de se livrer à une guerre d’égos parfois difficile à éviter.

Chronique d’un jardin solidaire – Une aventure humaine et botanique
Olivier Pinalie, éd. CNT-RP (2016)
12 euros