Semer des céréales en ville, l’idée qui germe

Semer des céréales en ville, l’idée qui germe

Pain des champs, pain des villes ?

Des boulangeries à tous les coins de rue, voilà un paysage bien connu des citadins français. Mais on a finalement peu l’occasion de s’interroger sur la provenance des farines utilisées à faire ce pain que nous achetons et qui reste un aliment essentiel de notre culture culinaire. Pas de bonne surprise de ce côté-là : la culture de céréales constitue un immense pan de notre production agro-alimentaire et à ce titre, l’utilisation massive de traitements phytosanitaires reste la norme. Sans compter que les grains destinés à être moulus pour fabriquer la farine sont stockés dans d’immenses silos eux-même tapissés de produits chimiques, pour éviter l’invasion de parasites.

Alors on connaît bien quelques irréductibles qui font le déplacement jusqu’à leur boulangerie Bio fétiche. Mais dans ce cas-là aussi les champs de blé paraissent bien lointains : peu de citadins viennent à s’intéresser aux conditions de production et de fabrication de la farine et du pain. C’est précisément ce qui a poussé quelques porteurs de projets innovants à créer des micro-cultures de céréales dans ville et à imaginer des programmes pédagogiques pour les citadins. On a bien fait venir les potagers sur les toits et les balcons, pourquoi ne pas faire une place aux céréales ?

Les cultures de blé changent le paysage de La Villeneuve (Grenoble)

Ce qui ressort de ces projets, c’est que semer des céréales en ville permet non seulement de dialoguer collectivement sur des sujets souvent éloignés des préoccupations des citadins, mais c’est aussi un moyen de s’engager dans une démarche participative longue et variée. Parce qu’il y a d’abord le semis des graines, puis la culture, la récolte, la fabrication de la farine, et enfin la confection et la cuisson du pain qui deviennent de grands moments de convivialité. Manger un pain 100% local s’avère être une belle source de motivation pour les habitants du quartier.

À La Villeneuve, le blé créateur de cohésion sociale

La Villeneuve est un quartier de Grenoble surtout connu pour avoir été le lieu de violences et d’émeutes importantes. Né d’une vaste opération urbaine des années 1970, ce grand ensemble a isolé des populations socialement vulnérables du reste de la ville et de ses opportunités. Mais malgré tout, les choses bougent ! La Régie de Quartier “La Villeneuve-Village Olympique”, une association destinée à améliorer le cadre de vie des habitants, compte parmi les plus actives en matière de développement durable. Financé par la collectivité, le projet Du Blé au Pain est lancé en 2013 : 400 m² de blé sont semés dans le parc central de la cité. Profitant de cette opportunité pédagogique, trois écoles du quartier ont participé au semis et à la réalisation d’une exposition portant sur l’agriculture et l’alimentation.

Confection et cuisson du pain de La Villeneuve

C’est bien l’objectif principal de la démarche Du Blé au Pain : interpeller les citadins sur les modes de production de notre alimentation en les invitant à observer le long processus de transformation de la graine en farine. Une réflexion qui se veut collective, puisque la récolte des céréales s’accompagne d’une fête des Moissons dans le courant de l’été où sont proposées des démonstrations de fauche traditionnelle et un atelier de cuisine “Pains du monde” autour d’un four à pain mobile. On comprend bien la volonté de la Régie de quartier de faire dialoguer des voisins qui ne se connaissent pas toujours autour de questions susceptibles de les rassembler. Et ça fonctionne : en 2016, la fête des moissons a encore gagné en notoriété.

Graine de Quatorzien : redécouvrir le pain quotidien

Dans le 14ème arrondissement de Paris, l’association Florimont est bien connue : comptant aujourd’hui 11 salariés, elle est à l’origine de nombreux projets dont une ludothèque de quartier, un programme d’assistance aux associations pour la création d’emplois, et apporte un soutien aux habitants dans des domaines divers, y compris l’utilisation des nouvelles technologies. Isabelle Armour, engagée dans l’association depuis près de dix ans, a constaté que les jeunes générations avec lesquelles elle travaillait semblaient accorder peu d’importance à leur alimentation, sa provenance, sa production et ses impacts sur leur santé. Elle a ainsi imaginé et créé le projet Graine de Quatorzien, qui propose de planter des micro-parcelles de céréales (1 m² chacune) partout dans l’arrondissement. Dès la première année en 2015, ce sont 40 sites qui ont bénéficié des graines fournies par Isabelle : jardins publics, privés, écoles, centres d’animation et hôpitaux se sont engagés à semer ces céréales.

Isabelle Armour

Pour Isabelle, il s’agit de sensibiliser les usagers à la diversité des semences et aux céréales méconnues. Se fournissant auprès de Graines de Noé, une association de sauvegarde des céréales paysannes et anciennes, les micro-cultures de Graine de Quatorzien sont très diverses : orge noir, amidonnier, blé rouge, épeautre, quinoa… C’est une surprenante diversité de formes et de couleurs lorsque les céréales arrivent à maturité, loin de l’image aseptisée des champs de blé ruraux. Au-delà de la qualité des cultures, la quantité est aussi au rendez-vous, puisqu’on récolte en moyenne dix fois ce qui a été semé. Un rendement qui n’est pas destiné à nourrir des familles au quotidien, mais qui permet d’animer des ateliers autour de la transformation de la graine en farine et de fabriquer des pains uniques. Isabelle intervient dans les écoles pour faire découvrir aux enfants le travail de meunier et les faire participer aux différentes étapes de fabrication. La Caisse des Écoles de l’arrondissement s’est également emparée de l’occasion pour proposer à la cantine des pains différents lors de la Semaine du Goût. Et parce que Graine de Quatorzien s’inscrit dans une réflexion globale, Isabelle a tenu à impliquer les boulangers du quartier qui partagent leur savoir-faire.

14556707_598134320369911_8726581024026171403_oSemer des céréales en ville permet de rassembler des usagers très divers autour de préoccupations communes et de faire découvrir des modes d’alimentation et de production agricoles alternatifs. Et c’est une démarche facile à mettre en place puisque selon Isabelle, le seul coût de ce projet est la rémunération d’un salarié. En effet, les graines peuvent être données ou troquées et la récolte est très facile sur des petites parcelles.

Je vous encourage à aller constater par vous-mêmes : demain se tiendra le Banquet des Pains au siège de Florimont ! L’occasion de découvrir le projet, de rencontrer du monde et surtout de participer aux nombreux ateliers proposés par l’association. Et vous pouvez même amener une boule de pain, il y aura un four à pain et des boulangers volontaires pour vous le cuire ! Miam.

affiche banquet des pains

 

Crédits : Séverine Cattiaux et Yuliya Ruzhechka, Place Grenet, Florimont

4 réactions au sujet de « Semer des céréales en ville, l’idée qui germe »

    1. Merci pour votre lien ! Je n’ai pas encore vu les semis de Montreuil, je m’y rendrai pour une petite visite.
      Et je suis d’accord avec vous, diffusons les initiatives !

      A bientôt,
      Lisa

  1. Le pain est depuis toujours la base de l’alimentation dans notre pays. Pain noir puis pain blanc, on se souvient de la réplique de Marie-Antoinette aux slogans lancés sous les balcons de Versailles par les parisiennes affamées.
    L’école a son rôle à jouer dans la sensibilisation des enfants à la mal bouffe qui s’est généralisée en Europe surtout chez les classes les plus défavorisées. L’obésité progresse dangereusement avec son cortège de maladies chroniques. Nous avons là un véritable chantier de santé publique.
    Le fait que dans cette expérience les boulangers s’associent aux initiatives est un moyen sûr d’adhésion du plus grand nombre.

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